«C’est la deuxième phase de la communication de Hollande : plus directe et plus incarnée»

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François Vignal
Le 10.01.2013 à 19:11
«C’est la deuxième phase de la communication de Hollande : plus directe et plus incarnée»
François Hollande, ce jeudi 10 janvier, lors d'un déplacement en Gironde consacré aux investissements d'avenir. Il porte des lunettes de protection pour sa visite de la PME Amplitude Systemes.
© AFP / REGIS DUVIGNAU

Au moment où le Président est au plus bas dans les sondages, « on assiste à une professionnalisation de la communication de François Hollande », selon Philippe Moreau Chevrolet, communicant, fondateur de MCBG Conseil et blogueur pour Le Plus et L’Express. Il pointe cependant des efforts de « lisibilité » à faire encore. S’il voit en Claude Sérillon, qui vient d’être nommé conseiller pour la communication, « un professionnel reconnu », il conseille de « rajeunir les équipes » pour être plus en phase avec l’évolution du système médiatique actuel. Entretien.

François Hollande intensifie le nombre de ses sorties sur le terrain. Le gouvernement va organiser un séminaire de travail toutes les six semaines pour le suivi des dossiers. L’exécutif se montre dans l’action. Une évolution dans la communication présidentielle ?
François Hollande a repris en main sa communication depuis Noël avec un déplacement à Rungis qui poursuit  une espèce de tradition qu’a lancée Nicolas Sarkozy. Il y eu ensuite les vœux. Il a envie de revenir dans une maîtrise de sa communication, dans un tempo un peu plus fort avec des événements qui se succèdent. Il avait déjà renoncé à l’idée du Président normal depuis un moment. Maintenant c’est la deuxième phase de la communication de l’Elysée : on assume qu’on va devoir faire de la communication avec les gens de manière plus directe et plus incarnée. Ça fait partie du job et on met en place les outils pour le faire, notamment avec l’arrivée de Claude Sérillon. On assiste à une professionnalisation de la communication de Hollande et du gouvernement.

Ça vient d’une impopularité très importante et qui reste. Puis ces couacs à répétition. Le fait de peu communiquer n’empêche pas les dérapages. Au contraire ça les amplifiait. Si vous ne vous occupez pas de medias, les medias s’occupent de vous ! Il faut occuper le terrain médiatique. Troisième facteur : ils doivent faire passer des mesures très compliquées et s’ils ne parlent pas aux gens, il y a un risque d’explosion sociale réel. Le climat social se tend. C’est plutôt le moment d’en faire des tonnes que de refuser de communiquer. Car il faut bien voir que c’est la crise entre François Hollande et l’opinion, à deux niveaux: personnel. Les gens ne comprennent pas qui il est. On ne comprend pas François Hollande. On le voit renoncer à certaines mesures. Il est ambigu sur le mariage pour tous ; puis il faut qu’il donne une impression de compétence, qu’il donne l’impression que le pays est dirigé.

En multipliant les déplacements sur le terrain, en étant plus actif, ne risque-t-il pas de faire du Sarkozy, ce qu’il critiquait il y a encore quelques mois ?
Non, il ressemble juste à un président de la Ve République. Nicolas Sarkozy n’a fait qu’amplifier ce que fait un Président sous la Ve.

Mais Jacques Chirac était beaucoup plus en retrait…
Il y a accélération médiatique depuis Chirac. Nicolas Sarkozy a compris avant les autres le changement qui se produisait. Il en a tiré partie pour être élu. Puis il n’a pas su gérer son image, dès son élection. Nicolas Sarkozy a surtout été opportuniste. Il n’a pas inventé le système médiatique actuel, il a été le premier à en tirer partie. François Hollande se met seulement à comprendre ce qu’il se passe. Ce n’est plus la même manière de communiquer. Ils ont fait venir Claude Sérillon (ex-journaliste nommé conseiller chargé de la communication, de la stratégie et de la coordination avec Matignon, ndlr). Sérillon, c’est bien et c’est mal. C’est un professionnel reconnu. Mais en même temps, ce n’est plus la même communication que sous Claude Sérillon. Il va falloir que François Hollande rajeunisse ses équipes.

Et Christian Gravel, conseiller presse et communication de l'Elysée?
C’est la personne la plus indispensable en ce moment dans la communication. Il veille au grain. Mais ce n’est pas lui qui va coacher Hollande et lui expliquer comment la communication se passe aujourd’hui. Ils ont besoin d’aller vers les gens. On n’est plus à époque de François Mitterrand.

L’exécutif veut faire la pédagogie de son action. Cela passe-t-il forcément par des images en contact avec les Français, les travailleurs ? Les Français sont de plus en plus éduqués à l’image. Cela a-t-il encore un effet ?
Il faut produire de l’image pour produire du sens. Si vous vous contentez de produire du discours, vous avez une communication hémiplégique. Vous ne vous adressez pas à une partie du public. Il faut voir le leader agir avec des gens. Mais les Français ne sont pas des enfants. On n’est plus dans la com’, mais dans la conversation. Il faut produire des sujets de conversation et ne pas produire des images qui sont de la propagande. Avec les images de Rungis, ça montre qu’il y a une sorte de continuité d’Etat entre François Hollande et Nicolas Sarkozy. Ça montre la volonté d’être sur le terrain pendant les fêtes. Quand les Français sont le plus disponibles, il faut être dans la conversation au moment de Noël. Un Président qui va voir les travailleurs à Rungis, ça a du sens. Apres le problème, c’est la cohérence. Le principal problème de Hollande, c’est la lisibilité. Quand on n’est pas capable de sauver Pétroplus, pas capable de nationaliser Florange. Réduire en quelque sorte l’Etat au rôle d’une banque, c’est davantage un problème de cohérence.

Ce moment sur la nationalisation de Florange peut-il être perçu comme le tournant de la rigueur de François Hollande, si l’on veut comparer au tournant de la rigueur de François Mitterrand ?
Oui, on assiste au tournant de 83 quasiment après l’élection. Sous Mitterrand, cela avait mis deux ans. Là, on y arrive tout de suite. Il y a une accélération du temps. La tournant de la rigueur, en 1983, coïncide avec le moment où François Mitterrand fait appel aux communicants Jacques Pilhan et Gérard Colé, pour gérer la communication gouvernementale. On assiste à cela en accéléré. François Hollande a une qualité pour son camp, c’est d’être tout le temps l’œil rivé sur la prochaine élection. Mais là, ils ont évacué trop rapidement la question de la nationalisation, qui renvoie à l’imagerie de la gauche. Ça rappelle 1981.

Ils ne comprennent pas le système médiatique actuel. Il ne suffit pas de donner des messages aux gens. En même temps, ils sont éduqués à l’image. C’est une question de génération et de culture. On a des énarques qui n’étaient plus au pouvoir depuis des années et qui sont bloqués à l’époque de Lionel Jospin. C’est aussi une question profondément morale pour eux. Ils se demandent si la communication ne dénature pas ce qu’ils font. Or c’est le job d’un politique de communiquer.