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Le cannabis s’invite au Sénat

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François Vignal
Le 07.02.2014 à 17:23
Le cannabis s’invite au Sénat
© AFP / PABLO PORCIUNCULA

La sénatrice écologiste Esther Benbassa a déposé une proposition de loi visant à autoriser « l’usage contrôlé du cannabis » sous la houlette de l’Etat. Manière de lutter contre la violence des trafics et de « lever le tabou » de la dépénalisation.

« Bienvenu au Sénat. Ce n’est pas un lieu où on parle beaucoup de ce genre de question ». La question, c’est le cannabis et sa dépénalisation. Qui a dit que la Haute assemblée était conservatrice ? Pas Esther Benbassa. Fidèle à son franc-parler, la sénatrice Europe Ecologie-Les Verts, a décidé de mettre les pieds dans le plat. Elle a déposé une proposition de loi visant à autoriser « l’usage contrôlé du cannabis ». La première en France. Pas vraiment dans l’air du temps. Elle sait bien que son texte n’a actuellement aucune chance d’aboutir. Mais il s’agit pour Esther Benbassa « de lever un tabou » pour « combattre les préjugés » et d’« ouvrir le débat ».

Feuille de cannabis et vieux bab’

La sénatrice, qu’on reconnaît à sa coloration de cheveux rouge, a invité pour l’occasion du monde jeudi au Sénat : avocats, psychiatre, associatif, sociologue et son collègue député EELV Sergio Coronado. Atmosphère plutôt détendue dans la salle. On aperçoit quelques feuilles de cannabis… sur un sac et une casquette. Un jeune porte les cheveux longs. Un homme fait davantage penser à un vieux bab’ qu’un constitutionnaliste. On est loin du public habituel et habitué de la Haute assemblée.

« Le 6 février est une date historique dans le débat entre prohibition et légalisation. On dira qu’une sénatrice a lancé le débat », lance, enthousiaste, l’avocat Francis Caballero, auteur de « Legalize it ! » L’objet de cette proposition de loi est d’autoriser la vente au détail aux personnes majeures de cannabis, soit une « dépénalisation ». « Sur le modèle du tabac, l’Etat contrôlerait la distribution du cannabis, tout en en interdisant la publicité et la vente aux mineurs ». A charge à des débitants ou aux « pharmacies » de vendre le produit. Le ministère de la Santé déterminerait la teneur maximale en THC, le principe actif. Point important : Esther Benbassa, qui précise « ne pas fumer », insiste sur la nécessité de « prévenir les mineurs » avec « une formations des enseignants » et une information via les medias.

« La prohibition est inefficace »

Un tel « tournant » – pour ne pas dire une révolution – aurait l’avantage d’assécher les trafics de drogue. C’est l’un des arguments régulièrement évoqué en faveur de la dépénalisation. « La délinquance fonctionne sur un rapport coût/avantage. La légalisation va perturber ces trafics », selon Serge Supersac, qui se définit comme « technicien de la gestion de l’interdit. Ce qu’on appelle en France un flic ». Il est aujourd’hui à la retraite. Il souligne les conséquences en terme de violence des trafics, dont Marseille en est la triste illustration.

« Légaliser est la seule solution », abonde Stéphane Gatignon, maire EELV de Sevran, confronté au même problème. « En Seine-Saint-Denis, on tire moins bien, mais il y a plus de tentative d’homicide… ». Une violence à envisager d’un point de vue global. Sergio Coronado, député des Français de l’étranger pour l’Amérique du Sud, souligne les conséquences « en Colombie » et « au Mexique des trafics ». L’avocat Tewfik Bouzenoune pose lui « la question du coût de la répression en France : coût humain, matériel et financier. C’est 800 millions d'euros par an ». Conclusion de Stéphane Gatignon : « La prohibition est inefficace. Il n’y a pas moins de toxicomanes ». La France est en effet parmi les premiers consommateurs européens. Selon l’Observatoire français des drogues et toxicomanes, en 2010, entre 1 et 2 millions de personnes consommaient régulièrement du cannabis. 32,8 % des adultes entre 18 et 64 ans ont expérimenté la fumette.

« Effet sur la mémoire » des jeunes et « épisode psychotique »

Les conséquences sur la Santé de la consommation de Cannabis n’ont pas été occultées. « Elle a des effets sur la mémoire des jeunes en période scolaire », explique Amine Benyamina, psychiatre et addictologue à l’hôpital Paul Brousse à Villejuif.

Autre constat : « Si on met une personne saine sous une dose croissante de cannabis, on peut développer un épisode psychotique transitoire ». « Sur 300 jeunes consommateurs que je vois, 2 ou 3 relèvent de la schizophrénie », tempère Jean-Pierre Couteron, psychologue clinicien. Il rappelle au passage que « l’alcool est une drogue légale ». Amine Benyamina souligne d’ailleurs que « le lien avec le trouble bipolaire, la dépression, est plus fort avec l’alcool » que le cannabis.

« Une bonne herbe, c’est 6 ou 8 euros le gramme »

Quant l’avocat Francis Caballero évoque le prix sur le marché noir « de 0,25 euros le gramme » de résine de cannabis, la salle bruisse. « Ce n’est pas cher chez vous ! » lance un participant. « Faites tourner l’adresse ! » rigole un autre. Un homme, la cinquantaine, glisse à son voisins qu’« une bonne herbe, c’est 6 ou 8 euros le gramme... Quand on est bien branché ».

Stéphane Gatignon souligne que la consommation de cannabis « touche toutes les couches de la population ». Selon l’élu écologiste, « on est un pays extrêmement malade. Quand on est le premier pays consommateur de joints, que nous sommes confrontés au binge drinking des jeunes, il y a un vrai problème autour des addictions ». « Nous sommes dans une société addictogène », selon Jean-Pierre Couteron, où « les critères de vulnérabilités » comme « le chômage » et « la culture de l’intensification des sensations où ce qui est mieux est le plus fort, le plus rapide, » jouent un rôle dans l’augmentation de la consommation.

La proposition de loi d’Esther Benbassa n’est pour l’instant pas à l’ordre du jour du Sénat. Pas sûr qu’elle y soit tout de suite. La prochaine « niche » parlementaire du groupe écologiste, qui permettrait d’organiser un débat dans l’hémicycle, est déjà prise. « Il y a plusieurs moins, j’ai demandé au gouvernement d’ouvrir un débat en séance. La garde des Sceaux (Christiane Taubira, ndlr) a refusé à plusieurs reprises pour des raisons d’élections », explique Esther Benbassa. Mais après les municipales et les européennes, « ce serait positif d’avoir un débat en juin » rêve la sénatrice. Juin.