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De la case prison au gouvernement tunisien : interview du blogueur Slim Amamou

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François Vignal
Le 17.01.2011 à 19:42
De la case prison au gouvernement tunisien : interview du blogueur Slim Amamou

Blogueur activiste tunisien, Slim Amamou a passé huit jours en prison, avant d’être gracié par Ben Ali. Il est aujourd’hui nommé secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports du gouvernement de coalition en Tunisie. Il raconte son interrogatoire « très dur ». Et affirme que « sans le net, les gens n’auraient pas fait tomber ce gouvernement ». Entretien.

Vous êtes blogueur, vous travaillez dans le monde d’Internet et vous venez d’être nommé secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports du nouveau gouvernement tunisien. C’est une surprise ?
Oui, c’est une très grande surprise, ça s’est fait très vite. On m’a appelé peu avant l’annonce officielle et j’ai accepté. J’ai du prendre la décision en quelques minutes. C’est une bonne chose pour moi, pour le gouvernement, pour la Tunisie.

Pourquoi acceptez-vous de participer à ce gouvernement d’unité nationale, alors qu’il comporte encore six ministres de Ben Ali ?
Parce que c’est mon devoir, parce que je veux être en contact avec le gouvernement, participer à la reconstruction du pays. C’est une excellente opportunité. Je crois au dialogue.

Est-ce une manière pour le premier ministre de s’assurer du soutien des internautes et des jeunes ?
Ce n’est pas une manière de s’assurer du soutien des internautes mais de s’approcher d’eux et d’avoir leurs avis. C’est un excellent moyen de connaître ce qui se passe. Le ministre n’est pas forcément toujours au courant de ça. Moi je serai là pour transmettre et conseiller sur tout ce qui concerne Internet, que ce soit au niveau technologique ou sur ce que pensent les gens du gouvernement. Les jeunes sont très connectés en Tunisie. Les moins jeunes le sont moins. Je vais essayer aussi de faire en sorte que le gouvernement soit plus connecté.

L'opposant tunisien Moncef Marzouki dénonce sur I-Télé une « mascarade » après la formation du nouveau gouvernement…
C’est un gouvernement de coalition. Forcément, des personnes ne seront pas complètement d’accord sur la composition du gouvernement. Au sujet des anciens ministres de Ben Ali, il n’y a pas vraiment de choix, il faut être réaliste quand même. Le parti au pouvoir pendant très longtemps a la majorité des politiciens existant en Tunisie. Si vous voulez des gens qui ont du métier et savent ce qu’ils font, il faut faire appel à ces personnes. Il y a la structure général, mais dans le parti, il y a des gens compétents, ils doivent servir. Il ne faut surtout pas rejeter automatiquement tous ceux qui étaient dans ce parti. En Tunisie, la puissance du parti de Ben Ali n’a pas permis l’émergence d’autres voies. Je pense qu’il faudrait des lois anti-trust, comme pour les entreprises qui deviennent trop grosses. Il faudrait la même chose pour les partis politiques.

Mais y a-t-il un risque de refus de ce gouvernement par les Tunisiens, par la rue, avec la présence d’anciens ministres de Ben Ali à des postes clefs ?
Oui, bien sûr. Maintenant, on est en démocratie, les gens ont le droit de protester, c’est bien. Il faut discuter. Il faut ouvrir de nouveaux espaces de débat pour que les gens puissent s’exprimer.

Le premier ministre a annoncé la suppression du ministère de l’information, la liberté totale de l’information, la libération des prisonniers politiques… Une page se tourne ?
Oui. C’est un élément essentiel. En Tunisie, nous avons eu jusqu’ici deux problèmes essentiels : la justice et l’information. On n’avait pas de liberté d’information et la justice était complètement gangrénée et sous l’autorité de l’Etat. De ces deux problèmes majeurs, il y en a déjà un réglé. C’est déjà un grand pas. Il faudra aussi s’attaquer aux problèmes de la justice.

La révolution tunisienne aurait-elle été possible sans Internet ?
Je ne sais pas. Internet y a beaucoup contribué, vu que les autres medias étaient complètement gangrénés et non-fonctionnels. Il y avait de la censure, de l’auto-censure, tout un système très complexe et ancré qui faisait que l’information ne passait pas. Ni dans un sens ni dans l’autre.

Quel rôle a joué le collectif "anonymous" ?
C’est un collectif international. C’est une  nouvelle forme de citoyenneté internationale. Ça c’est vraiment nouveau. Et ils ont participé à cette révolte. Concrètement, ils ne sont pas sur le sol tunisien. Ce sont des citoyens du monde qui ont participé à la révolte tunisienne. Il faut de nouvelles formes de gouvernance, de citoyenneté, basées sur Internet. C’est un début, ça a commencé ici.

On l’a vu, les réseaux sociaux ont aussi été importants…
Oui. Twitter, c’est plus politisé, mais la plus grande masse des tunisiens sont sur facebook. Ils ont permis de lancer des appels à manifester, à protester. Des protestations en ligne aussi. Ils ont permis de diffuser l’information : les medias n’ont pas diffusé les manifestations, mais c’est passé par le net. Les gens se tenaient informés de ce qui passait par Internet. Sans le net, les gens ne se seraient pas informés, ne se seraient pas mobilisés, et n’auraient pas fait tomber ce gouvernement.

Vous avez été emprisonné. Pouvez-vous nous raconter vos conditions de détention ?
J’ai été arrêté à mon travail le 6 janvier. Ensuite, on est au ministère de l’Intérieur, interrogé pendant 5 jours. J’étais avec un ami blogueur. C’est très dur psychologiquement, on manque de sommeil, on est assis sur une chaise et menotté pendant cinq jours. J’ai été arrêté surtout pour les attaques d’anonymous.

Ils te font croire plein de choses. Qu’ils torturent tes amis, ta famille. Tu entends des voix, des gens se faire torturer dans le bureau d’à côté, tu crois que c’est ta famille. Et ce n’était pas vrai.

J’ai ensuite été déféré au procureur de la justice, qui nous a envoyé en prison, jusqu’à la date de notre procès. Apres trois jours, Ben Ali nous a gracié. C’était jeudi dernier. Le jour d’après, il est parti.

Avez-vous été surpris de la rapidité avec laquelle les événements se sont déroulés ?
Oui. C’est aussi dû à internet, à l’instantanéité de l’information. Les gens se sont synchronisés, l’information est arrivée très vite. Il y a eu quelques jours de bordel, des tirs des miliciens pour faire peur aux gens. Aujourd’hui, ça s’est calmé, les magasins étaient réouverts, les gens sont allés au boulot

Les syndicalistes tunisiens ont joué aussi un rôle dans les manifestations. Dans quelle mesure cette révolution est-elle une révolte sociale ?
Les syndicats ont beaucoup mobilisé. Il y avait beaucoup de revendications sociales à la base. C’est parti de Sidi Bouzid. Les gens en avaient marre du chômage. Forcément, les syndicats se sont mobilisés. Sur ça se sont greffées des revendications de changement global de politique et de gouvernement. Petit à petit la mayonnaise a commencé à prendre. La solution pour le chômage, c’était le changement de gouvernement. Là, le peuple était présent.

Comment jugez-vous la position de la France qui est longtemps restée prudente ?
Personnellement, je n’ai pas tous les éléments, j’étais en prison pendant la période clef. Mais je pense que ce n’est pas important. Ce qui est important, c’est que la société française nous aient beaucoup soutenu. J’ai vu la très grande mobilisation en France pour mon cas et pour la Tunisie en général.