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Césaire, Schoelcher, Le Forestier, Bob Marley, Nina Simone : les références de Taubira (et ce qu’elles nous disent)

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François Vignal
Le 02.02.2016 à 14:58
Césaire, Schoelcher, Le Forestier, Bob Marley, Nina Simone : les références de Taubira (et ce qu’elles nous disent)
© AFP

Dans son livre « Murmures à la jeunesse », Christiane Taubira multiplie les citations et références. Des philosophes des Lumières, en passant par les poètes comme René Char, la chanson française ou les figures de l’époque hippie, elle livre son Panthéon personnel et dessine sa vision de la gauche.

L’ouvrage surprise de Christiane Taubira, « Murmures à la jeunesse » (Ed. Philippe Rey), est l’occasion pour l’ex-garde des Sceaux de rappeler tout le mal qu’elle pense de la déchéance de nationalité. C’est aussi pour elle le moyen de s’adonner, au fil de l’écriture, à l’une de ses pratiques favorites : la citation.

L’ancienne ministre de la Justice a souvent truffé ses discours sans notes de références littéraires.  Sa manie de convoquer la mémoire d’illustres figures lui a conféré une certaine hauteur de vue, une éloquence qui l’a placée au-dessus de la moyenne des politiques contemporains, quitte a parfois virer à la caricature d’elle-même.

Dans cet ouvrage écrit dans la plus grande discrétion, Christiane Taubira s’en donne à cœur joie. Les citations y sont nombreuses, diverses, régulières, avant de se multiplier dans les dernières pages, prenant des allures de name dropping. Parfois elle cite. Parfois elle fait simplement référence, elle évoque un nom.

La playlist de Taubira

Ses citations disent aussi un peu de ce qu’est la gauche de Christiane Taubira et de son parcours. On y croise les philosophes des lumières, l’anticolonialisme, la poésie qui élève et détache de l’emprise du temps court, les sciences sociales au moment où le politique préfère les mesures sécuritaires plutôt que chercher avant tout à comprendre pour résoudre. L’ancienne ministre utilise aussi des références plus culturelles avec la chanson française, la soul ou la contre-culture des années 70, sans oublier la musique qui va avec. La playlist de Taubira en somme.

On retrouve dans « Murmures à la jeunesse » des références à ses grands classiques : René Char (cité à trois reprises) et Aimé Césaire (deux fois). Ses prises de parole lors du débat sur le mariage pour tous avaient appris au grand public son amour pour ces auteurs.

Figures de l’abolition de l’esclavage et du tiers-mondisme

Dès le début, Christiane Taubira cite Les Misérables de Victor Hugo. On retrouve ensuite plusieurs grands philosophes du siècle des Lumières : Descartes, Montaigne, Voltaire. Pour évoquer l’abolition de l’esclavage, elle invoque Victor Schoelcher bien sûr, mais aussi Lamartine et Arago. Celle qui eu un passé de militante indépendantiste en Guyane laisse aussi une place à Frantz Fanon, écrivain et psychiatre martiniquais, figure emblématique du tiers-mondisme impliqué dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Pour évoquer la guerre, c’est avec Guy Môquet, Manouchian, Witchitz et Fingerweig. Des résistants.

On trouve aussi pêle-mêle Pierre Mendes-France, Antoine de Saint-Exupéry, les poètes Paul Eluard (« j’ai besoin des oiseaux pour parler à la foule ») et Pablo Neruda, Victor Segalen, Simone Weil, Gilles Deleuze et Félix Guattari ou Hemingway.

Sciences sociales

Certains sont plus ou moins connus du grand public : Nazim Hikmet, Jacques Rivière, l’émir Abd el-Kader, Edouard Glissant (« pense avec le monde, il ressort de ton lieu, agis en ton lieu, le monde s’y tient »), Joris-Karl Huysmans, le poète palestinien Mahmoud Darwich, l’écrivain et poète marocain Abdellatif Laâbi.

Christiane Taubira cite également des chercheurs des sciences sociales, comme les politologues spécialistes de l’islam Rachid Benzine et Olivier Roy ou les travaux sur l’identité française de Patrick Weil ou de l’historien Fernand Braudel ou encore Laurent Mucchielli.

Brassens, Gréco, Barbara et Nougaro

Puis viennent des références moins attendues. Elles renvoient à la musique. Mais aussi à la lutte contre le racisme ou les droits civiques aux Etats-Unis. Nina Simone est citée à deux reprises, notamment pour son titre. « I put a spell on you », Billie Holiday avec « Don’t explain ». On pense à la voix suave d’Ella Fitzgerald avec « Cry me a river ». On trouve aussi le bluesman J.B. Lenoir et la chanteuse egyptionne Oum Kalthoum.

La chanson française est aussi à l’honneur avec Jacques Brel (« Ne me quitte pas »), Jean Ferrat, Brassens (« Chanson pour l’Auvergnat »), Juliette Gréco, Barbara (« J’attendrai que ma joie vienne, qu’au matin je puisse sourire »), Claude Nourago (le titre « Une petite fille », que Christiane Taubira évoque par les paroles « c’est d’quel côté la Seine ? ») et Maxime Le Forestier dont le « Né quelque part » sied parfaitement à l’ancienne ministre comme à toute une partie de la gauche. Elle cite d’ailleurs les paroles de ce titre de l’album Bataclan : « Être né quelque part pour celui qui est né, c’est toujours un hasard », « est-ce que les gens naissent égaux en droits à l’endroit où ils naissent ? »

« L’amour plutôt que la guerre, la dévotion à Krishna, philosophie bouddhiste, le flower power, les paradis artificiels, la solidarité par delà-les frontières »

En fin d’ouvrage, Christiane Taubira consacre toute une page aux hippies des années 70. Non sans une forme de nostalgie bienveillante, elle évoque « certaines générations (qui) ont proclamé la paix à tout prix, l’amour plutôt que la guerre, la dévotion à Krishna, philosophie bouddhiste, le flower power, les paradis artificiels, la solidarité par delà-les frontières ». Evoquer « l’amour plutôt que la guerre », au moment où la France bombarde en Syrie et en Irak, et « la solidarité par delà-les frontières », quand la France et l’Europe sont confrontés à la question des réfugiés : les mots ne sont pas anodins.

Christiane Taubira liste les « porte-voix » de cette époque : les Beatles, Joe Cocker, Marvin Gaye, (qui chante « war is not the answer » dans le classique What's Going On), Bob Marley (« War in the east » dans War), Jimi Hendrix, Joan Baez, Donovan, Jane Fonda, mais aussi Malcom X, Mohamed Ali, Angela Davis, Frantz Fanon, Maurice Audin, Henri Alleg et y mêle Le Che. « Dany le Rouge », qui a « fait culbuter une époque par l’alliance entre étudiants et travailleurs » a aussi l’honneur de se retrouver dans le livre en tant que figure de mai 68.

Christiane Taubira ne pouvait terminer que par René Char : « Signe ce que tu éclaires, non ce que tu assombris ». « Voilà, je signe », ajoute-t-elle dans la dernière page de cet ouvrage qui met au moins en lumière les goûts, références et classiques du personnage Taubira et éclaire un peu plus sa personnalité.