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Christiane Taubira : la fin de « la résistance intérieure »

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Simon Barbarit
Le 27.01.2016 à 16:12
Christiane Taubira : la fin de « la résistance intérieure »
© AFP

Suscitant ovations, huées ou insultes racistes, Christiane Taubira aura pendant 4 ans place Vendôme endossé plusieurs habits. Symbole du laxisme de la justice ou dernière représentante des valeurs de gauche, d’un bout à l’autre de l’échiquier politique jamais ministre de la Justice n’aura autant clivé.

La déchéance de la nationalité aura finalement eu raison de sa « résistance » comme on peut le comprendre dans son tweet matinal. Plusieurs fois pressentie débarquée du gouvernement lors des remaniements, elle a finalement démissionné. Une demi-surprise au vue des nombreuses polémiques qui auront émaillées son passage au ministère de la Justice.

Le procès en laxisme

Soutien d’Arnaud Montebourg à la primaire socialiste, elle est nommée garde des Sceaux du premier gouvernement Ayrault le 16 mai 2012. Il ne faudra alors pas attendre longtemps pour voir pleuvoir sur elle les critiques de la droite : 2 jours exactement. Lors de sa première sortie, une manifestation sportive entre détenus et surveillants au palais omnisport de Bercy, un détenu profite de l’évènement pour s’enfuir. Taubira symbole du laxisme de la justice, l’image ne l’a quittera plus. Le chiffon rouge de la droite n’aura pourtant pas eu le temps de mener à bien sa réforme de  la Justice des mineurs, annoncée dès sa prise de fonction, conformément aux propositions du candidat Hollande. Après des mois d’atermoiements, et une menace, déjà, en juin 2015, de démission, l’ancienne ministre avait obtenue de Matignon un passage de son texte au Parlement avant l’été. Sensible politiquement, son projet supprimait les tribunaux correctionnels pour mineurs instauré sous Nicolas Sarkozy en 2011.

« La réforme de civilisation » et la banane

De son bilan, c’est bien sûr ce qu’elle nomme « une réforme de civilisation » qui restera. La loi « ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe » définitivement adopté le 23 avril 2013 aura définitivement consacré son statut de femme à abattre. Ces détracteurs ne sont plus dès lors uniquement dans l’hémicycle. On les retrouve dans la rue, la Manif pour Tous occupe le pavé plusieurs dimanche, leurs enfants portés en étendard contre la pourfendeuse de la famille traditionnelle. Vient ensuite la banane. En déplacement à Angers, Christiane Taubira se fait traitée de « guenon » par des opposants au mariage pour tous, brandissant une peau du fruit, histoire d’être suffisamment explicite. L’hebdomadaire d’extrême-droite Minute s’empare à son tour de l’insulte et en fait sa une. Sur les réseaux sociaux, on ne comptera même plus les propos racistes à l’égard de l’ancienne députée (PRG) de Guyanne.

Taubira et les sentiments contrariés 

Ce sera sans compter sur son sens de la répartie et de ses envolées verbales presque lyriques dont elle ponctuait ces nombreuses interventions dans l’hémicycle. C’est peut être elle-même d’ailleurs qui résuma le mieux le sentiment que pouvait avoir à son égard certains élus de l’opposition. Comme sa réponse en juin 2015 au député (LR) des Alpes-Maritimes, Eric Ciotti qui énumérait, « ses provocations » à l’égard du Premier ministre.« J'avoue que, malgré toutes ces années passées, vous conservez pour moi quelque chose de mystérieux. Je me demande si, lorsque vous affirmez certaines choses, vous y croyez vraiment. Alors, si c'était du temps de ma fringante jeunesse, j'aurais supposé un sentiment contrarié ».

La frondeuse de l’intérieur

Il n’en demeure pas moins que Christiane Taubira n’a cessé de cultiver son indépendance dans son propre gouvernement. Le contre exemple du célèbre aphorisme de Jean-Pierre Chevènement : « Un ministre, ça ferme sa gueule ; si ça veut l'ouvrir, ça démissionne ». A l’été 2013, Manuel Valls gagne son arbitrage sur la réforme pénale qu’il juge trop laxiste. Un an plus tard à la Rochelle, les observateurs se régalent de voir la garde des Sceaux rendre visite aux frondeurs du PS, moins d’une semaine après un remaniement ministériel et l’éviction d’Aurélie Filippetti et de Benoit Hamon. Devenue frondeuse de l’intérieur, elle n’hésite pas non plus à soumettre publiquement dans une tribune du journal Le Monde, ses critiques sur la loi Macron.

Une tribune intitulée « le droit n’est pas une marchandise soumise au marché », qui n’empêchera pas les professions réglementées de se mettre en grève. Durant 4 ans place Vendôme, Christiane Taubira aura d’ailleurs vu toutes les professions juridiques ou presque dans la rue,: huissiers contre le projet justice du XXIème siècle, juges et personnels pénitentiaires contre le manque de moyens, ou encore les avocats contre la réforme de financement de l’aide juridictionnelle.

Les écoutes et l’appartement

L’« icône de la gauche » du gouvernement n’aura pas non plus été épargnée par les affaires. Coupable d’amateurisme avec cet imbroglio autour des écoutes de Nicolas Sarkozy. Soupçonnée par l’opposition d’avoir été informée du contenu de la procédure judiciaire ouverte en février 2014 contre l’ancien chef de l’Etat pour un présumé trafic d’influence, on la voit alors brandir des documents pendant une conférence de presse, pour justifier son ignorance. Là encore les injonctions à la démission pleuvent, ce sera finalement sa directrice de cabinet, coupable de pas l’avoir informée, qui ne sera pas reconduite. Moralement condamnable, lorsque l’hebdomadaire Marianne révèle que la garde des Sceaux bénéficie, à Paris, d’un logement « à loyer maitrisé » alors qu’elle dispose d’un logement de fonction place Vendôme. Là encore un « je ne savais pas » qui la conduira à résilier son bail.

De la déchéance à la démission

Lancée lors du congrès de Versailles  par François Hollande, après les attentats du 13 novembre, la déchéance de nationalité pour les binationaux nés Français sera son dernier baroud d’honneur. En visite en Algérie Christiane Taubira pense tout haut à la radio Chaine 3 que le Président ne retiendra pas finalement cette disposition car elle poserait « un problème de fond sur le principe fondamental qu'est le droit du sol». Elle sera contredite dès le lendemain lors du dépôt du texte en Conseil des ministres, obligée finalement de manger son chapeau : « La parole première est celle du président de la République. Elle a été prononcée au congrès à Versailles. La parole dernière est celle du président de la République ».

Alors de l’examen de la réforme constitutionnelle démarre ce mercredi en commission des lois de l’Assemblée nationale, Christiane Taubira a fait part d’un « désaccord politique majeur » avec le gouvernement et explicite une énième fois son opposition à la déchéance comme réponse au terrorisme : « nous ne devons lui concéder aucune victoire, ni militaire, ni diplomatique, ni politique, ni symbolique ».