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Ces élus de gauche et de droite prêts à travailler ensemble

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François Vignal (images : Sophie Normand)
Le 15.12.2015 à 18:51

Jean-Pierre Raffarin prêt à « travailler avec le gouvernement », Manuel Valls appelant « les responsables politiques de tous bords à construire ensemble quand c’est nécessaire »… L’idée de rapprochements voire d’une coalition droite-gauche fait son chemin dans l’opinion et chez les élus locaux.

La scène date d’avril dernier. Bruno Retailleau, président du groupe Les Républicains du Sénat, plaisante avec le ministre de l’Economie Emmanuel Macron sur le plateau de Public Sénat. Le sénateur ironise sur la « coiffure toute fraîche » du ministre. « Nous passons notre vie ensemble avec Bruno Retailleau... » répond l’intéressé. « Dans l’hémicycle uniquement » précise le sénateur de Vendée. Le ton est presque complice. Du moins détendu. Regardez :

Nous sommes alors en plein examen de la loi Macron. Et le réformisme teinté de libéralisme du ministre Emmanuel Macron, qui s’est fait une spécialité de bousculer les totems de la gauche, passe assez bien à droite. « Nous avons des débats riches, nourris (…), ce qui permet d’ailleurs de faire un meilleur texte. Nous avons pu corriger des éléments. On ne partage pas tout, mais ça se fait dans un esprit de construction » expliquait alors le ministre. Avant l’examen du texte, son rapporteur au Sénat, l’UDI Vincent Capo-Canelas, s’était dit « ouvert au dialogue avec le gouvernement ». Au final, l’entente cordiale n’avait pas été consommée sur l’essentiel. Chacun est resté dans son camp. Les logiques partisanes ont eu leur effet.

Valls et la « maison commune » des progressistes

Gauche et droite qui travaillent ensemble, une vue de l’esprit ? Une hypothèse d’école ? On en reparle pourtant aujourd’hui. Surtout au lendemain de régionales marquées par un Front national toujours plus fort, avec deux régions remportées par la droite grâce au retrait de la gauche et un tripartisme qui s’installe. Dès dimanche soir, Jean-Pierre Raffarin a mis les pieds dans le plat. Il est allé loin. « Je pense que nous devons travailler avec le gouvernement, car le Front national est un adversaire commun et que nous l'avons battu ensemble dans les élections. Il faut le battre ensemble par l'action et donc il y a des actions communes que nous devons engager », a déclaré le sénateur Les Républicains et ancien premier ministre sur BFM TV et RMC. « On n'a pas à gouverner ensemble, simplement on peut travailler ensemble », a-t-il précisé, évoquant « un programme d'urgence pour l'emploi ».

Une proposition qui fait sûrement sens pour Manuel Valls. Lundi soir, au 20 heures de France 2, il a assuré qu’il « se réunira régulièrement avec tous les présidents de région » précisant avoir déjà contacté « tous les présidents, de droite comme de gauche, qui ont été élus dans l'Hexagone ». « Le gouvernement se doit de travailler avec tous les présidents de régions sur l'emploi, la formation, la révolution numérique, l'apprentissage, sans distinction » d'étiquette politique, a insisté Manuel Valls. « Les responsables politiques de tous bords doivent pouvoir construire ensemble quand c’est nécessaire » expliquait-il déjà dimanche soir. « Sur l’apprentissage il faut un front de tous les décideurs publics » a complété la ministre du Travail Myriam El Khomri lors des QAG au Sénat ce mardi.

L’idée n’est pas nouvelle chez le premier ministre. En octobre 2014, il défendait le principe d’une « maison commune » des progressistes. Une maison qu’il ouvre aux centristes dans son esprit. Une recomposition à gauche, et au-delà, qui est loin de faire l’unanimité, au moment où Cécile Duflot tend à nouveau la main à François Hollande en vue de 2017. Le Président aurait dans l’idéal besoin du soutien des écologistes dès le premier tour s’il veut multiplier ses chances d’être qualifié pour le second.

L’extrême droite bouscule tout

Mais à gauche, comme à droite, l’idée fait son chemin, dans une période de recomposition de l’échiquier politique où l’extrême droite bouscule tout. La volonté de Nicolas Sarkozy de maintenir sa ligne droitière – la nomination de Laurent Wauquiez numéro 2 de LR en remplacement de NKM le prouve, s’il y avait besoin – ne peut que favoriser ce tropisme vers le centre. Dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie et en PACA, Xavier Bertrand et Christian Estrosi, élus grâce aux voix de gauche face au FN, ont assuré qu’ils allaient consulter les élus de gauche. Le président LR de la région PACA a même eu une révélation et viré sa cuti. « Plus on va à droite, plus on fait monter le FN » a lancé Christian Estrosi dans Paris Match.

Un sondage Odoxa paru mardi dans Le Parisien/Aujourd'hui en France vient conforter cette vision transpartisane. Le hasard fait vraiment bien les choses parfois. Un rapprochement entre gauche, droite et centre pour formuler des « propositions communes » seraient « une bonne chose », « une démarche constructive » pour 68% des personnes interrogées.

Collomb : « Il faut essayer de regarder comment construire des majorités larges »

A gauche, certains sont prêts à bouger les lignes. C’est le cas du sénateur-maire PS de Lyon, Gérard Collomb. « Il faut essayer de regarder comment construire des majorités larges, sinon le FN montera encore dans les prochaines années » selon le sénateur du Rhône, l’un des animateurs des Réformateurs, le pôle social-libéral du PS. « Mais il faut un peu de temps » ajoute Gérard Collomb. Le sénateur PS de l’Aisne, Yves Daudigny, se dit lui « réceptif à ce que dit Jean-Pierre Raffarin. C’est une voie à creuser. Il peut y avoir des consensus sur les sujets essentiels ». Mais il juge le projet « extrêmement difficile, ce n’est pas la tradition française ». Quant à l’ouverture annoncée par Xavier Bertrand, il a « du mal à penser que c’est un élu de tolérance et d’ouverture ».

François Patriat est prêt aussi à regarder de l’autre côté de l’hémicycle. « Il y a des gens à droite avec qui ont peut discuter sur la sécurité, l’emploi, les questions énergétiques. Ça peut faire une coalition demain qui fera une majorité » selon le sénateur PS de Côte-d’Or. « Je pense qu’il faut une recomposition des forces politiques » ajoute François Patriat, qui compare le PS… à la SFIO. « On est en train de se SFIOiser ». Autrement dit de mourir.

Didier Guillaume : « La vie politique, ce n’est pas la guerre, il faut travailler avec tout le monde »

A quand un nouveau congrès d’Epinay, qui donna naissance au PS en 1971 par l’alliance des motions Mauroy/Defferre, Mitterrand et Chevènement ? On n’en est pas là. Mais les présidents de groupe ne sont pas fermés sur l’idée d’ouverture. « Il faut que nous dépassions le PS » a affirmé sur Public Sénat dans Territoires d’Info Bruno Le Roux, patron du groupe PS (voir la vidéo).

« La vie politique, ce n’est pas la guerre, alors il faut travailler avec tout le monde » affirme de son côté le président du groupe PS du Sénat, Didier Guillaume (voir la première vidéo), qui trouve « normal » que le premier ministre voit les présidents de régions.

« Il y a des possibilités d’avoir des accords entre la droite et la gauche, si on enlève les postures politiciennes, si on enlève le fait que les uns et les autres préparent l’élection présidentielle, sur beaucoup de sujets il y a des possibilités de voter ensemble. Voter un même texte, est-ce que c’est un problème ? Il y a tellement de pays en Europe et dans monde qui le fond. En Allemagne ça fait des années qu’ils sont en coalition » souligne Didier Guillaume, qui reconnaît cependant que « ce n’est pas notre tradition, qui est bipolaire. Sauf qu’on est à l’air du tripartisme aujourd’hui. Il faudra surement continuer à travailler à un gouvernement et une majorité de gauche, mais sur certains sujets il y a possibilité d’avoir des majorités thématiques ». Il ajoute : « Moi comme président du groupe PS au Sénat, mon rôle est de faire en sorte de renouer des rassemblements avec les groupes de gauche et écologistes. Si on peut en trouver d’autres plus loin, tant mieux. Ça se fait souvent au Sénat ». La Haute assemblée est en effet parfois moins marquée par les clivages partisans que l’Assemblée. Elle est davantage dans l’esprit de ce que pourrait être cette recomposition, même si les clivages perdurent.

« Ce qu’a dit Valls sur l’apprentissage, c’est excellent et on va le faire dans nos régions ! » (François Grosdidier, sénateur LR)

A droite, l’heure n’est pas trop à la grande coalition. « Ce n’est pas l’air du temps. Il faut récupérer nos ouailles parties au FN. On chercher à éviter cette histoire de connivence qui nous a couté cher » explique un parlementaire LR proche de Nicolas Sarkozy. Mais certains, à l’image de Jean-Pierre Raffarin, caressent l’idée d’un pas de deux avec la gauche. Le président LR du département du Nord, Jean-René Lecerf expliquait hier à publicsenat.fr être « totalement » en accord avec l’ancien premier ministre (lire notre interview). Le sénateur-maire LR de Laon (Aisne), Antoine Lefèvre, soutien de Xavier Bertrand, a été « très heureux d’entendre Jean-Pierre Raffarin ». « Il faut réfléchir au plan local, comme l’a proposé Xavier Bertrand. Voir comment on peut se retrouver sur des thématiques et des réformes emblématiques qui font consensus ». Mais le sénateur LR sait bien « la difficulté de faire une coalition avec la primaire et la fin du quinquennat ».

Dans le grand Est l’idée fait aussi son chemin. Philippe Richert (LR), élu en Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, se sent « engagé » par le soutien d’une partie de la gauche. « Manuel Valls dit on met le paquet sur l’apprentissage. Banco, c’est à prendre. Ce qu’a dit Valls sur l’apprentissage, c’est excellent et on va le faire dans nos régions ! » lance François Grosdidier, sénateur Les Républicains de Moselle. Mais « participer au gouvernement, non ».

La sénatrice LR du Bah-Rhin, Fabienne Keller, trouve « l’idée d’avoir à construire une stratégie partagée intéressante ». « On sent bien que la France peut bouger parce qu’il y a des bonnes idées au niveau du président de la République et de son gouvernement » affirme même la sénatrice, qui soutient Alain Juppé pour la primaire. Mais pour réduire le chômage « il faut un programme et une confiance de la part des chefs d’entreprises, (…) et avec le gouvernement la confiance est rompue » juge Fabienne Keller. On comprend qu’« à très court terme », il n’est pas envisageable d’avoir une grande coalition. Mais à long terme, comme disait Keynes, nous serons tous morts. Et les partis actuels aussi ?