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Henri Pena-Ruiz : «La question de la morale laïque est délicate»

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François Vignal
Le 04.09.2012 à 11:09

Le ministre de l’Education Vincent Peillon veut des cours de morale laïque. Le philosophe Henri Pena-Ruiz, spécialiste de la laïcité et du Parti de gauche, est « perplexe » sur la mise en place d’une telle discipline. Il défend l’aspect « réflexif » de l’école contre « un rapport de conditionnement » des élèves. « Il s’agit d’apprendre à penser par soi-même » explique le philosophe. Entretien.

Vincent Peillon veut instituer des cours de morale laïque à la rentrée 2013. Est-ce le rôle de l’école de « distinguer le bien du mal », selon les mots du ministre ?
En tant que penseur de la laïcité, je suis perplexe et je réfléchis beaucoup sur cette question. D’abord je crois bien comprendre l’intention de Vincent Peillon. La laïcité est prise dans un terrible dilemme : ou elle proclame la stricte neutralité de l’école publique et laïque et dans ce cas certains de ses adversaires diront que la laïcité débouche sur le relativisme, qu’elle ne statue pas sur les valeurs. Ou elle affirme des valeurs morales communes et ses adversaires diront qu’elle endoctrine. Or elle peut très bien promouvoir des valeurs communes sans endoctriner, dès lors qu’elle le fait par la réflexion et la construction de l’autonomie de jugement.

Mais en revanche, de la même façon que la République statue non pas sur le bien ou le mal mais sur les lois démocratiques et ce qui est permis, il serait faux de croire que la République laïque est indifférente et ne donne pas de repères. Mais est-ce que cela doit être des repères moraux ou juridiques ? En principe l’école ne doit pas conditionner la conscience humaine des élèves. D’autant qu’ils sont souvent malléables. Il faut user de beaucoup de précautions pour ne pas faire d’endoctrinement, même sous prétexte de moralité. Pourquoi ? Car l’école promeut l’émancipation, selon les préceptes de Condorcet. Il s’agit d’apprendre à penser par soi-même.

Vincent Peillon affirme qu’« il faut assumer que l’école exerce un pouvoir spirituel dans la société ». Etes-vous d’accord ?
Tout dépend de ce qu’on entend par là. Si c’est une proposition d’autonomie de jugement, d’accord. S’il s’agit de tuteurs qui disent à d’autres ce qu’il convient de penser, on revient au temps où l’Eglise formatait la conscience des jeunes gens. L’Etat de droit n’a pas à conditionner la conscience. Mais il n’a pas à abandonner la conscience des jeunes à l’impression dominante, aux moyens de conditionnement ou à l’idéologie dominante. Parfois, on reproche à la laïcité d’être trop neutre. Parfois, on lui reproche d’avoir une neutralité insuffisante. C’est pourquoi la question de la morale laïque est délicate, car il apparait que l’école fait le choix de l’autonomie du jugement.

L’école tranche sur la question de la vérité scientifique. Quand Darwin démontre qu’il y a évolution, on tranche. En revanche, sur les questions d’éthique, c’est plus délicat. Comme professeur de philosophie, j’ai fait des cours sur la dénonciation du racisme tout en respectant la laïcité, en le faisant par la voie réflexive. Vincent Peillon a raison de mettre le doigt sur le problème, mais je ne suis pas sûr qu’il y ait des raisons de vouloir faire une discipline à part.

La fédération de parents d’élève Peep affirme qu’« il ne faut pas empiéter sur le domaine des parents ». C’est votre sentiment ?
Ça ne m’étonne pas trop d’eux, ils sont plutôt conservateurs. Ils veulent que les parents puissent garder le monopole de la formation éthique des enfants. Ils sont méfiants dès que l’école manifeste une propension à autonomiser les enfants de toute influence. Il y a une volonté d’avoir absolument la maîtrise de la formation de leurs enfants. Quand il s’agit de parents d’élèves croyants et religieux, cela peut être une crainte. Contrairement aux parents qui comprennent l’éducation comme une reproduction de leurs propres idées de la vie, l’école laïque tranche car elle ne veut pas inculquer une conception de la vie. Il ne s’agit pas de s’immiscer dans les consciences personnelles mais de donner les moyens de penser en toute indépendance. L’école est le lieu où on apprend ce qu’on ignore pour, le moment venu, se passer de maître.

Selon vous, la mise en place de cours de morale laïque semble compliquée ?
Pour l’instant, je vois encore de façon très floue les contours d’un tel enseignement. Que va faire un professeur de morale ? Dira-t-il qu’il est bien de respecter l’humanité et qu’il n’est pas bien de ne pas la respecter ? Mais est-ce efficace ? L’intention de Vincent Peillon est intéressante même si sa réalisation peut paraître problématique. Je pense que les professeurs de philosophie peuvent jouer ce rôle, non pas pour inculquer une morale laïque, mais pour faire réfléchir sur les principes de la morale. Il faut être dans un rapport réflexif et non un rapport de conditionnement.

Je pense que Vincent Peillon ne comprend cet enseignement moral que de façon réflexive et laïque. Il ne s’agit pas de faire un cours de morale mais plutôt de permettre aux jeunes gens d’être des sujets moraux autonomes. Il faut faire attention à veiller à ce que l’école n’empiète pas sur l’autonomie de la personne. Par contre, on va faire un cours de morale en disant que les personnes doivent être respectées, mais les jeunes vont voir que la société ne respecte pas la personne et que sur les plans sociétaux ou économiques elle est immorale. Les ouvriers de Fralib n’ont pas été respectés !

Luc Chatel accuse Vincent Peillon de paraphraser Pétain. Cette polémique a-t-elle un sens ou est-ce purement politicien ?
Luc Chatel est très mal placé pour faire la leçon à Vincent Peillon. C’est scandaleux de faire un tel amalgame. Dans l’esprit de Vincent Peillon, il n’y a rien de commun avec l’ordre moral pétainiste mais un souci louable de défendre la laïcité. Ce ne fut le cas ni de Pétain ni du pouvoir précédent, si l’on songe au discours du Latran qui  prétendait placer le curé et le pasteur au dessus de l’instituteur, oubliant que ce dernier ne développe aucun prosélytisme et ne cherche qu’à élever l’homme dans l’enfant, à doter le citoyen de l’autonomie de jugement. C’est un procès d’intention assez indigne d’un vrai débat.