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Jean-Louis Bianco : « Hollande s’inspire de Mitterrand, mais personne ne peut en être l’héritier »

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François Vignal
Le 08.01.2016 à 17:56
Jean-Louis Bianco : « Hollande s’inspire de Mitterrand, mais personne ne peut en être l’héritier »
François Mitterrand, le 5 décembre 1983, à Athènes. Sur sa droite le secrétaire générale de l'Elysée, Jean-Louis Bianco, et sur sa gauche le conseiller spéciale Jacques Attali. Ils se rendait à pied du palais Zappeion à l'hôtel de Grande Bretagne où un déjeuner était offert par Andreas Pampandreou.
© AFP

20 ans après la mort de François Mitterrand, Jean-Louis Bianco, ancien secrétaire général de l’Elysée de 1982 à 1991, voit des différences mais aussi des similitudes entre l’ex-Président et François Hollande, « deux stratèges politiques » qui « ont un certain goût du secret ». Le président de l’Observatoire de la laïcité et conseiller spécial de Ségolène Royal pense que face aux attentats, François Mitterrand « aurait pris des mesures d’une extrême fermeté ». Entretien.

Que reste-t-il de l’héritage de François Mitterrand dans la France de 2016 ?
Le pays a beaucoup changé et le monde aussi. Mais il reste beaucoup plus de choses qu’on ne pourrait le penser au premier abord. A commencer par la construction européenne, la grande œuvre de sa vie. Il a, dès 1948, participé au Congrès de La Haye où Churchill présidait et des hommes et des femmes voulaient construire la guerre. Il a désembourbé l’Europe d’innombrables contentieux, réglé le problème du chèque britannique. Avec le chancelier Helmut Kohl et Jacques Delors, il a utilisé l’unité allemande pour lancer une nouvelle étape de la construction avec le Traité de Maastricht et la création de l’euro. Il reste aussi la décentralisation alors que la France avait encore une vieille culture jacobine, que tout devait être fait depuis Paris. Cette décentralisation est un atout. Elle permet à la diversité des territoires de s’exprimer. Et bien sûr l’abolition de la peine de mort, mesure hautement symbolique qu’il a décidée contre l’opinion dominante, ainsi que des libertés qui vont de soit aujourd’hui : liberté de l’audiovisuel quand du temps de de Gaulle on faisait les journaux télévisés dans le bureau du ministre de l’information. Ou encore les radios libres, le fait que l’homosexualité ne soit plus un délit ou la constitution d’associations librement.

François Hollande a rendu aujourd’hui hommage à l’ancien Président sur sa tombe à Jarnac. Y a-t-il du Mitterrand chez François Hollande ?
Ils sont différents. Différence de génération, de culture. François Mitterrand était avant tout un homme  de lettre, de littérature et d’histoire ce qui ne veut pas dire que François Hollande soit ignorant de l’histoire ou de la littérature mais il est plus formé aux disciplines de l’économie. Mais il y a aussi des convergences, comme un certain goût du secret. François Hollande, comme François Mitterrand, ne livrent pas sa décision avant qu’elle ne soit entièrement mûrie, ne laisse pas deviner dans quelle direction il orientera son choix. Puis il y a la stature présidentielle, la capacité de tenir le cap dans des moments difficiles, ce qu’il vient de révéler.

Certains lui reprochaient pourtant son manque de stature présidentielle dans la première partie de son quinquennat…
Oui, il ne l’avait pas complètement montrée. Mais n’oubliez pas toute la politique internationale avec des décisions fortes : les interventions au Mali et en Centrafrique puis l’accord avec l’Iran.

François Hollande et François Mitterrand n’ont-il pas en commun aussi d’être deux stratèges politiques ?
Oui, ce sont en effet deux stratèges politiques. Qui ont un but, un projet, une ambition et qui savent les faire avancer. C’est un talent qu’on connaissait déjà à François Hollande car il dirigeait le PS. C’était un travail de stratège politique. On louait son sens de la synthèse. Ce qui est positif. François Mitterrand avait aussi cette habileté stratégique.

Cette qualité de stratège ne peut-elle pas aussi virer au cynisme ?
Je ne le crois pas. On fait ce reproche à l’un comme à l’autre. Le cynisme c’est de penser à son intérêt personnel et sacrifier les fins aux résultats à court terme. Or ils ont une vision de long terme. 

Qui représente le mieux l’héritage de François Mitterrand aujourd’hui ?
Toute une série de personnes ont été marquées par lui. Il n’y a pas d’héritier au sens strict du terme, à cause du rôle dans l’histoire de François Mitterrand, qui par définition, ne peut arriver qu’une fois, un peu comme le rôle historique du général de Gaulle. François Mitterrand, qui avait une gestion du temps et la capacité de sang froid par rapport aux événements, est celui qui a refait le PS, l’union de la gauche, amené la gauche au pouvoir et montré qu’elle pouvait gouverner dans la durée. François Hollande s’inspire de Mitterrand, Ségolène Royal a aussi des points forts qui s’inspirent de lui, mais personne ne peut être l’héritier au sens strict du terme.

Et Nicolas Sarkozy ?
A mon avis, il n’y a vraiment rien de commun entre quelqu’un qui avait la maîtrise du temps et quelqu’un toujours dans l’agitation. Ce n’est pas le même fonctionnement.

Au regard de la politique qu’il défendait, François Mitterrand se retrouverait-il dans l’action menée par François Hollande ?
Je ne sais pas. Il y a des aspirations communes. François Mitterrand n’était pas un ennemi de l’entreprise. Déjà en 1965, il parle de l’importance de l’entreprise, du profit, à condition qu’il soit bien reparti. Face à la crise que connaît la France, il aurait pris des mesures d’une extrême fermeté, il n’y a pas de doute. Il aurait fait ce qui est nécessaire pour protéger les Français et garder la place suffisante pour que les libertés soient préservées. Je n’imagine pas qu’il aurait suivi une voie très différente.

En 1971, le PS se fonde sur les cendres de la SFIO et Mitterrand en prend la tête avec l’aide de Pierre Mauroy et Jean-Pierre Chevènement. Aujourd’hui, le PS enchaîne les difficultés électorales, Manuel Valls défend une maison commune des progressistes et une partie de la gauche ne se reconnaît plus dans le PS. Y-a-t-il des similitudes dans la situation actuelle qui pourrait mener à une recomposition à gauche ?
Je ne crois pas. Le temps historique est différent. Des défaites, le PS en a connues, y compris des fortes. A partir de 1982, le PS a perdu pratiquement toutes les élections intermédiaires. Aujourd’hui plus qu’hier, les partis politiques sont encore moins convaincants. La forme traditionnelle d’organisation des partis a peut-être vécu. Mais une recomposition, je ne crois pas. Je ne pense pas qu’on puisse faire de comparaison.

Qu’est ce qui a changé dans la vie politique comparé aux deux septennats de François Mitterrand ?
Ce qui a changé, c’est l’accélération incroyable du temps médiatique et politique, avec les réseaux sociaux, les chaînes info. C’est une accélération effrayante. Tout le monde est sommé de se prononcer dans l’instant. Puis un événement, une émotion chassent l’autre. C’est perturbant pour la société et les individus et compliqué pour la vie politique. Pour le reste – c’est ce que je montre dans mon livre « Mes années avec Mitterrand » (Fayard) – il y a des points communs : comment maîtriser la mondialisation financière ? Quel type de politique de gauche mener dans un monde globalisé et ouvert ? Comment intégrer les différentes catégories de Français ? Les questions centrales ne sont pas si différentes.