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Laïcité : Jacques Mézard juge « urgent de dissoudre l’Observatoire de la laïcité »

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Thomas Leroy
Le 20.01.2016 à 18:28

Laïcité, d’accord. Mais laquelle ? C’est la question qui divise la gauche après une sévère passe d’arme, ces derniers jours, entre le chef du gouvernement Manuel Valls et le président de l’Observatoire de la laïcité Jean-Louis Bianco, ex-ministre sous Mitterrand. Une fracture au sein de la majorité à laquelle participe activement le Rassemblement démocratique et social européen (RDSE) au Sénat. Hasard du calendrier, son chef de file jacques Mézard présentait ce mercredi au Sénat un travail de comparaison du blasphème dans plusieurs pays et une proposition de loi pour inscrire les principes fondamentaux de la fameuse loi de 1905 dans la Constitution. « La législation française est une excellente législation » se félicite ainsi le sénateur du Cantal. « Elle ne justifie pas de modifications mais tout simplement qu’on l’applique. »

Dans le vif débat sur la laïcité, il a d’ores et déjà pris parti pour le Premier ministre. Ce dernier promeut une laïcité stricte que ses opposants jugent « fermée » et « déconnectée des réalités. » Les tensions, latentes depuis des mois, ont grimpé de plusieurs crans début janvier, après une interview de la philosophe Elisabeth Badinter sur France Inter : « Il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe » expliquait-elle alors. « A partir du moment où les gens auront compris que c’est une arme contre la laïcité, peut-être qu’ils pourront laisser leur peur de côté pour dire les choses. » Une sortie qui a entrainé immédiatement un tweet acerbe de Nicolas Cadène, rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité (rattaché à Matignon).

Le 18 janvier, c’est Manuel Valls qui s’empare du sujet, critiquant ouvertement le message du rapporteur. « Un collaborateur d’une organisation de la République, ne peut pas s’en prendre à une philosophe comme Elisabeth Badinter ; pas parce qu’elle est philosophe ni parce qu’elle s’appelle Elisabeth Badinter, mais à partir de ses propos : c’est une défense intransigeante — que je partage d’ailleurs — de la laïcité dans bien des domaines. Et ça, ça doit être rappelé à chacun » a affirmé le Premier ministre lors d’une conférence des Amis du Conseil représentatif des institutions juives de France. S’ensuivent des séries d’escarmouches entre les tenants de la laïcité « fermée » et ceux de la laïcité « ouverte », que pourfendent Jacques Mézard et ses collègues, dont François Laborde, sénatrice et membre de l’Observatoire décrié et opposante interne à son président Jean-Louis Bianco.

La proposition de loi constitutionnelle

Le groupe RDSE souhaite intégrer un nouvel alinéa dans l’article 1er de la constitution : « la République assure la liberté de conscience, garantit le libre exercice des cultes et respecte la séparation des Eglises et de l’Etat, conformément au titre premier de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l’Etat. »

« Nous ne sommes pas des intégristes » insiste Jacques Mézard, pour répondre aux critiques. Mais pour lui, « l’observatoire de la laïcité développe le communautarisme » et « les positions de Jean-Louis Bianco devraient le pousser à quitter » son poste. Quant à l’observatoire lui-même, « il est urgent de le dissoudre » juge-t-il. Ses reproches ? Un manque de fermeté face « à des menaces que nous n’avons jamais connues. » Dans le viseur, l’islam et les nouvelles questions sociétales qu’il pose comme le port du niqab ou les tensions dans certaines universités à cause du voile. Si ces exemples restent marginaux à l’échelle de la population française, ils font bondir les élus RDSE. « Il ne peut pas y avoir de marginalité » tranche Jacques Mézard. « Il y a 1,6 million d’habitants en Seine-Saint-Denis et 700 000 musulmans » souligne-t-il. « Cela engendre un certain nombre de problème. Ce qui est marginal peut devenir général. » Et son collègue Philippe Esnol de bondir à sont tour : «  Il y a une pression communautaire de la part de la communauté musulmane. De nombreux élus font preuve de clientélisme communautaire quand ce n’est pas une démission pure et simple des valeurs de la République » accuse-t-il. Et de détailler les « demandes de créneaux horaires pour les piscines, des plats halals à la cantine… »

Si les élus refusent de faire « le procès d’une religion », ils souhaitent néanmoins, à travers leur proposition de loi constitutionnelle, graver la laïcité dans le marbre. « C’est un élément du patrimoine français » affirme Jacques Mézard. Et aussi une proposition du candidat Hollande en 2012 qui n’est plus vraiment dans les cartons. « Pourtant, il serait bon que ceux qui invoquent la loi de 1905 commencent par la relire » juge le sénateur. Jean-Louis Bianco est évidemment visé.

« vision agressive de la laïcité »

Ce dernier estime dans Le Monde que « ceux qui dénaturent la laïcité, ce sont précisément ceux qui en font un outil antireligieux, antimusulman, qui prétendent, ce qui est une monumentale erreur sur le principe même de laïcité, que l’espace public est totalement neutre, comme si nous n’avions plus le droit d’avoir des opinions. » Manuel Valls appréciera. Et l’ancien ministre de François Mitterrand peut compter sur une grande partie de la gauche : « Je pense que Jean-Louis Bianco fait très bien son travail » affirme ainsi la sénatrice EELV Esther Benbassa. « Il développe, comme moi, un vision inclusive, large et ouverte de la laïcité. » A l’inverse, selon elle, de Manuel Valls qui « donne des leçons de morale » avec un « autoritarisme mal venu. » Quant aux « laïcs dogmatiques », ils ne sont « pas majoritaires » affirme la sénatrice, qui renvoie tout le monde, elle aussi, à la loi de 1905. Même discours, chez sa collègue Leila Aïchi, sénatrice de Paris. « Manuel Valls a une vision agressive de la laïcité » affirme-t-elle. « Il faut arrêter d’hystériser le débat. » Selon elle, « nous avons suffisamment de textes  pour répondre aux problèmes. »  

Certains à droite suivent le même principe. « Il faut construire une laïcité ouverte » souligne ainsi Fabienne Keller, sénatrice (LR) du Bas-Rhin, département où le concordat est une exception notable à la laïcité. « La société doit se construire dans le respect de la présence des religions dès lors qu’elles même s’engagent à s’inscrire dans les lois de la République. C’est cet équilibre qu’il faut définir et pas un principe trop théorique d’une laïcité absolue qui nierait l’existence de la pratique religieuse et de leurs instances. » L’autre sénateur membre de l’observatoire, Hugues Portelli (LR) préfère rester muet et rencontrera le président du Sénat Gérard Larcher ce jeudi.

Cette dramaturgie devrait se terminer par une rencontre qui s’annonce tendue. « Je verrai bientôt Jean-Louis Bianco » a ainsi affirmé autoritairement Manuel Valls. « L'Observatoire de la laïcité, placé d'ailleurs sous ma responsabilité - je lui rappellerai -, ça ne peut pas être quelque chose qui dénature la réalité de cette laïcité. » En plein état d’urgence, la question sensible de la laïcité est loin d’être tranchée.