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Mariage pour tous : le front commun de l’extrême droite sur internet

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Etienne Baldit
Le 22.04.2013 à 16:56

Le débat sur le mariage homosexuel a permis une unification des différentes mouvances de l’extrême droite française. Très présents sur internet, en particulier sur les réseaux sociaux, ces groupuscules incarnent la radicalisation du mouvement. Analyse de leur stratégie numérique.

La manifestation d’hier, bien moins importante que les précédentes, a une nouvelle fois démontré la détermination des opposants au mariage pour tous, qui sera voté demain à l’Assemblée nationale. Les antis s’opposeront jusqu’au bout, alors que la radicalisation du mouvement est largement commentée depuis quelques semaines. Mais « tous les indicateurs étaient là depuis au moins deux mois, il suffisait d’avoir les capteurs ouverts », estime Guy Birenbaum, connaisseur de l’extrême droite et observateur averti des réseaux sociaux.

Ce projet de loi et la longueur des débats ont permis de ressouder une mini-galaxie de mouvances d’extrême droite, profondément différentes et souvent radicalement opposées. Comment s’organisent-ils, en particulier sur internet ? Quelle est leur stratégie, et ce récent front commun peut-il se pérenniser ?

« Réinfosphère » et « acclamation » sur les réseaux

Selon Guilhem Fouetillou, fondateur de Linkfluence, société spécialisée dans l'écoute et l'analyse du web social, « l’extrême droite, toutes mouvances confondues, représente un peu moins de 15% de la blogosphère française. Sur ces 15%, le FN correspond à moins d’un cinquième ». Il explique que sur la toile, les différentes mouvances s’organisent en deux sous-espaces complémentaires :

La « réinfosphère » a vocation à se substituer à des médias « soumis au système » et à « ré-informer » les citoyens. « C’est un espace éditorial historique, qui produit énormément de contenus à travers blogs et médias alternatifs. Ils fournissent la matière idéologique à tous les mouvements d’action », analyse Guilhem Fouetillou. Parmi eux, l’inévitable fdesouche.com et Novopress, qui se présente comme une agence de presse neutre et indépendante. « A cela s’ajoute un espace de production de discours et de développement d’argumentaire plus confidentiel, avec une audience plus qualifiée. Des blogs et sites qui s’apparentent à des think tanks », poursuit Guilhem Fouetillou. Enfin, des sites « dédiés », créés pour soutenir une mobilisation ponctuelle. Ils sont légion autour du mariage homosexuel.

Cette première sphère alimente la seconde : les réseaux sociaux, utilisés comme plateforme de « viralisation » et de mobilisation. « C’est une forme d’acclamation permanente, détaille Guilhem Fouetillou. Il n’y a pas de message structuré, mais des relais très forts sur Twitter, Facebook... Tout le monde crie ensemble, comme dans un stade. Ces clameurs produisent l’effet de masse », en jouant principalement sur la répétition. Ce que Jean-Yves Camus, politologue spécialiste de l’extrême droite, décrit comme du « cyber activisme ». « Mais il y a un effet de loupe important : sur internet, les radicalités sont beaucoup plus présentes que les opinions politiques plus classiques, nuance le politologue. Leur présence sur les réseaux est bien supérieure à ce qu’ils représentent en termes de militants - 5000 personnes au maximum, toutes tendances confondues ».

Fdesouche, le « navire amiral »

David Doucet, journaliste aux Inrocks, détaille les différentes nuances présentes au sein de la blogosphère d’extrême droite :

- La tendance identitaire, avec le site phare Novopress. « Ils sont dans une logique régionaliste, ethno-différentialiste, explique-t-il. Ils se sont faits connaître par les actions coups de poing, l’agitprop, qu’ils appliquent sur le web ».

- « Le navire amiral de la blogosphère, c’est fdesouche, poursuit-il. Ils sont dans un triptyque islam/immigration/sécurité, avec un message : le phénomène d’islamisation de la société ». Communauté participative - ses membres proposent des informations - avec une production de contenus très conséquente et une audience semblable à celle d’un média traditionnel, « c’est une sorte de catalyseur de buzz qui fait aussi émerger des informations sur les mass media », selon le journaliste.

- La blogosphère complotiste, autour notamment d’Alain Soral d’Egalité et Réconciliation, association « nationaliste de gauche ».

- La blogosphère dite historique, avec une pensée négationniste et antisémite. « Rivarol est depuis peu sur internet, ils s’y mettent, précise-t-il. Les gens de l’Œuvre française et des Jeunesse Nationalistes sont aussi très présents ».

Professionnalisation en interne

Cette organisation structurée est-elle pour autant nouvelle, spécifique au contexte actuel ? Pas vraiment. La nouveauté réside essentiellement dans la professionnalisation, en interne, des sites d’extrême droite. Là où les partis traditionnels font appel à des agences de communication professionnelles, ces mouvances ont appris sur le tas. Pour David Doucet, « en matière de réactivité, d’agrégation de contenus et de journalisme de liens, fdesouche est peut-être le meilleur site de France. On ne repère pas immédiatement l’idéologie, il faut creuser pour s’en rendre compte ».

« Il y a encore peu de temps, ils étaient moins actifs, abonde Guy Birenbaum. Ce sont surtout des initiatives individuelles qui finissent pas se retrouver autour d’un item commun. Ils sont extrêmement bien organisés et utilisent à merveille les réseaux sociaux, à la fois pour faire peur et mobiliser ». Il constate une « multiplication de propos d’une violence incroyable, qui peuvent même tomber sous le coup de la loi ». Un discours qui essaime dans la société, y compris en politique : selon lui, « nous sommes au moment où un vocabulaire jusqu’ici cantonné à certaines sphères envahit l’espace public. Le message est de moins en moins vertical et descendant – du politique vers le citoyen - mais horizontal, avec une reprise mutuelle d’arguments et d’éléments de langage ».

Quel impact concret ?

L’impact concret dans les cortèges est difficile à appréhender. « Négligeable » dans les évènements de la Manif pour Tous, l’effet se fait surtout sentir sur des actions éphémères, spontanées, « rendues possibles par Facebook – avec des pages qui ont beaucoup de vitalité – et Twitter – avec une excellente maîtrise des mots-clés », estime Guilhem Fouetillou. « Ce sont les actions dont on parle en ce moment : manif partout et manif toujours, en somme. C’est la première fois qu’un sujet de rassemblement de l’extrême droite agite autant les passions au sein de toutes les autres sphères politiques, avance-t-il. Sur le mariage pour tous, la totalité des commentateurs produisent plus de contenus que les mass media : le volume est équivalent à un deuxième tour de présidentielle ». Pour Guy Birenbaum, « il y a une utilisation dans la rue de la rhétorique qui est née sur les réseaux », mais il nuance : « On en prend plein la tête avec l’instantanéité, mais il ne faut pas tomber dans le mythe de la horde. Il suffit de 15 personnes pour bloquer une rue, une dizaine pour inonder Twitter ».

Cette unité récente peut-elle s’ancrer dans la durée et dépasser le cadre du mariage homosexuel ? Pour le sociologue Erwan Lecoeur, ces groupuscules qui « se sont en partie émancipés de la tutelle du FN » peuvent provoquer un changement durable. « Ils se sont rassemblés au-delà de leurs différences, contre des ennemis communs : la gauche au pouvoir, le mariage homosexuel, la mise en péril d’un modèle de la famille, des thématiques morales et éthiques. Bien entendu, Marine Le Pen et le Front National seront les bénéficiaires de cette radicalisation ». Il pronostique des « suites sonnantes et trébuchantes aux prochaines municipales » : « Ces groupuscules semblent agir pour eux-mêmes mais, sans forcément le vouloir, ils travaillent pour ceux qui sont en position de briguer le pouvoir : le FN et l’UMP, dans une moindre mesure. C’est un mouvement social classique : il y a des antis, des radicaux, des modérés, et au final, ce sont les hiérarques politiques qui raflent la mise ».