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Les nouvelles technologies : « Une opportunité pour réenchanter la démocratie »

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Pierre-Anthony Canovas
Le 12.10.2010 à 19:04
Les nouvelles technologies : « Une opportunité pour réenchanter la démocratie »

A l'heure des nouveaux usages d'internet, assiste-t-on à la naissance d’une nouvelle opinion publique? Alban Martin, maître de conférence associé au CELSA - Paris IV Sorbonne et cofondateur du think tank « Social Media Club France » publie ces jours-ci « Egocratie et démocratie ». Un essai sur une nouvelle configuration des rapports entre le citoyen et le politique ou comment profiter de l'intelligence de chacun pour la mettre au service du plus grand nombre. Entretien

Comment définiriez-vous « l’égocratie » qui est le thème majeur de l’ouvrage ?
J’ai repris cette notion au philosophe Michel Serres qui l'a conceptualisée. A l’heure des nouvelles technologies, « l’égocratie » s’entend comme le pouvoir de l’individu de bousculer les frontières, notamment dans la manière dont on mobilise ses semblables afin de créer une nouvelle opinion publique. Il y a un changement de référentiel par rapport à ce que l’on connaît dans le monde physique. L’égocratie est un pouvoir pris au dépend des autres, c’est un pouvoir qui est pris dans l’intermittence du suffrage universel, c’est-à-dire là où n’on est pas censé avoir plus de pouvoirs que les autres.  

Un autre aspect de l'ouvrage est l'usage par les politiques des "nouvelles technologies". Pourquoi n'en font-ils toujours pas un usage efficace selon vous?
On a entendu parler récemment de tout ce qui se rapproche de « démocratie participative » ou de « démocratie de proximité ». On ne peut donc pas dire que la réflexion sur les technologies politiques n’existe pas. Sauf que ces notions sont trop larges. Quand on souhaite appliquer ces mécanismes d’écoute, de mise à contribution, on les applique actuellement d’une manière qui est un peu galvaudée, sur un champ qui est soit trop restreint, soit sous forme de communication politique. Le politique dit alors : « oui, oui on vous écoute », mais derrière, il n’y a pas forcément d’actions. Certains représentants se saisissent également de ce sujet par fainéantise. Ce sont des choses que l’on observe sur la toile lors des campagnes électorales. Aux législatives de 2007 par exemple,  50% des politiques ont ouvert un blog. Six mois plus tard, 90% de ces blogs étaient fermés. Il y a donc une feinte d’écoute. Dans le secteur privé au contraire, il y a certains dispositifs qui marchent, qui sont efficaces sur des périmètres bien définis et qui permettent d’avoir des résultats tangibles.

Pour quelles raisons êtes-vous critique vis-à-vis de la « démocratie participative » ?
Ce concept de démocratie participative est trop large. D’où ces idées de nouvelles technologies politiques qui ont une vraie valeur ajoutée. On ne peut pas ouvrir un dialogue sur tout à tout le monde et être efficace. Il faut restreindre la concertation à un certain type de sujets. Surtout, il ne faut pas attendre de la population monts et merveilles. C’est pour cela que l’on définit cinq valeurs ajoutées, cinq nouvelles technologies politiques

Quels sont les dispositifs technologiques que vous préconisez pour les représentants politiques?
Il y a d’abord une valeur ajoutée de "légitimité". C’est-à-dire qu’avec de la concertation, on arrive à légitimer une décision qui peut aller parfois à l’encontre des personnes concernées. Cependant, parce que les parties prenantes ont été écoutées, les politiques peuvent légitimer leur réforme. Le deuxième dispositif est "l’agilité", c’est-à-dire que si vous écoutez davantage ce qui se dit sur la toile vous allez pouvoir anticiper ce que l’on appelle des « signaux faibles », c’est-à-dire les problèmes grandissants qui feront bientôt les gros titres. La troisième notion est la "prédictibilité" qui permet de mieux anticiper les résultats d’une élection ou d’une action publique suivant les concepts de bourse et de paris qui permettent de mieux affiner l’action publique.  Il y a ensuite une notion "d’utilité". Au lieu de concevoir des lois, des dispositifs qui sont fixes et stables dans le temps, il faut permettre aux individus de les enrichir, de les faire évoluer, avec du vécu, avec des expériences personnelles. Je prends un exemple, celui de la ville de Rennes. Dans certains lieux publics, comme les parcs, la population est invitée à se saisir de l’espace. Ils peuvent déposer des petits papiers avec des anecdotes et la municipalité grave ensuite ces petits mots dans le sol du parc. Cela augmente l’utilité du lieu. La cinquième et dernière notion est celle de la "connaissance". C’est le fait que plus il y a un nombre de cerveaux qui réfléchissent à un problème, plus vous avez de chances d’aboutir à des solutions.

Avec ces nouvelles technologies, les citoyens ont-ils le moyen de rester mobilisés ?
Idéalement, c’est l’opportunité pour un réenchantement de la démocratie, pour que les citoyens se réapproprient la vie politique. Prenons l’exemple de l’engouement aux Etats-Unis lors des élections de 2008. Aujourd’hui, on a perdu cet engouement. Ce qu’on voit plutôt, c’est un engouement contestataire qui relève de l’ancienne configuration. On est spectateurs, on est un peu clients de la démocratie et de ses représentants. Pourtant, cette configuration plus interactive où l’on a des citoyens qui sont tout autour de la scène (ce que j’appelle « l’arène de cirque » qui a succédé « à la scène de théâtre » où les spectateurs sont statiques dans la pénombre), ça nécessite un certain changement d’esprit et une remise en question. C’est une formidable occasion de se réapproprier la démocratie où les représentants politiques travaillent avec les citoyens plutôt que les uns contre les autres. 

Les politiques français vont-ils en 2012 réussir à mobiliser les citoyens et maintenir ce nouveau rapport avec le citoyen actif après leur éléction?
Je le souhaite car si l’on y arrive, nous serons les premiers à le faire. Mobiliser dans le cadre d’une élection les citoyens, c’est important, seulement c’est très frustrant que de repasser dans un schéma qui est 100% représentatif. En aidant les candidats, les citoyens espèrent être entendus et voir leurs actions ou décisions appliquées. Une fois que les représentants politiques sont au pouvoir, ils rebasculent dans un modèle 100% représentatif parce qu’ils n’ont pas les nouvelles technologies politiques qui vont avec, ou qu'ils ne savent pas comment s'y prendre. Ils perdent tout le crédit de la mobilisation, tout le lien qui s’est tissé dans la campagne avec des interactions directes. C’est pour cela que dans le cas d’Obama, la ferveur est retombé un an après son élection.

L'ouvrage "Egocratie et démocratie. La nécessité de nouvelles technologies politiques" est publié aux éditions FYP.