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Nucléaire : la stratégie française se fissure

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Simon Barbarit
Le 07.03.2016 à 18:46
Nucléaire : la stratégie française se fissure
© AFP

Après la démission du directeur financier d’EDF, les sorties des deux ministres Emmanuelle Cosse et Jean-Vincent Placé ou encore les critiques de voisins européens sur la sureté des centrales, la pression est maximale sur la stratégie nucléaire française.

Une semaine jour pour jour après l’annonce contestée de Ségolène Royal visant à rallonger de 10 ans la durée de vie des centrales nucléaires, voilà que la stratégie énergétique française est encore prise en défaut. En raison d’un désaccord sur le projet de construction de deux réacteurs de type EPR à Hinkley Point en Angleterre, le directeur financier d’EDF a claqué la porte du groupe ce week-end. Thomas Piquemal ne semblait vraisemblablement pas croire en « la faisabilité à court terme » de ce projet pharaonique estimé à 23,2 milliards d’euros. Conséquence immédiate, l’action du groupe a dévissé ce lundi de 8%, soit 9,97euros. Un coup dur pour l’électricien français dont la dette est déjà estimée à 37,4 milliards d’euros. L’Etat, actionnaire majoritaire à hauteur de 84,5% s’est donc vu dans l’obligation de réagir par la voix du ministre de l’Economie. « L’Etat (…) est pleinement en soutien de l’équipe de direction. Nous confirmons notre pleine confiance » dans le PDG du groupe Jean-Bernard Lévy, et « nous renouvelons notre plein soutien au projet » d'EPR à Hinkley Point, qui sera « très rentable sur les 30 années à venir » a déclaré Emmanuel Macron en marge d’un point presse.

Jean-Vincent Placé contredit Emmanuel Macron

Même si un tiers de son  financement devrait être à la charge de l’entreprise publique chinoise CGN, le projet d’ Hinkley Point, ferait bien d’être rentable au regard des difficultés financières d’EDF. Le rachat de l’activité réacteur d’Areva, le triplement du budget de construction de l’EPR de Flamanville, sa participation au projet Cigéo d’enfouissement des déchets nucléaires,ou encore le prolongement de la durée de vie de son parc nucléaire estimé à 100 milliards par la Cour des Comptes obscurcit d’autant plus l’avenir du groupe. « La situation d’EDF est préoccupante. Mais il ne faut pas oublier qu’il existe une véritable filière du nucléaire. Un projet comme celui Hinckley Point fera vivre énormément d’entreprises françaises en amont comme en aval » a estimé la sénatrice PS et ancienne ministre du Commerce Extérieur, Nicole Bricq. Il n’en demeure pas moins qu’au sein même du gouvernement, certains n’hésitent pas à remettre en question cet investissement stratégique d’un nouveau réacteur de 3ème génération et donc à contredire Emmanuel Macron... « Monsieur (Thomas) Piquemal, qui a démissionné, ce n’est pas un anti-nucléaire, il n’est pas pour la sortie du nucléaire. Et pourtant il dit ce que nous disons depuis 15 ans, c'est-à-dire que l’EPR est une impasse économique, industrielle et commerciale » a réagi Jean-Vincent Placé secrétaire d’Etat écologiste à la Réforme de l’Etat.

La stratégie à haut risque d’EDF

Des propos qui prennent un peu plus de force quelques jours après le recours en annulation de l’arrêté polémique pris le 30 décembre dernier et qui selon les associations écologistes permettrait aux fabricants d’appareils sous pression nucléaire de déroger à des « obligations essentielles de sécurité ». Selon les associations Notre Affaire à tous et le CRILAN (Comité de Réflexion d’Information et de Lutte Anti-Nucléaire), cet arrêté, publié en toute discrétion pendant les vacances de Noël, viserait à valider les anomalies, détectées par l’ASN (Autorité de Sureté Nucléaire), de la cuve de l’EPR de Flamanville. Pour Nicole Bricq, pas question pour autant de jeter le bébé avec l’eau du bain. « En matière d’investissements lourds comme l’EPR, il ne faut pas se laisser emporter par la passion. Si un pays comme la Chine veut respecter les engagements de la COP 21, le choix de réacteurs aussi puissant que l’EPR est une bonne alternative pour remplacer ses centrales à charbon » a-t-elle noté avant de reconnaître pragmatique : «  Nous n’avons pas construit de réacteurs nucléaires depuis des années. C’est vrai qu’il y a un savoir faire qui s’est perdu ». Le sénateur écologiste de Paris André Gattolin craint lui « l’accident industriel grave » et rappelle que la valeur du groupe EDF a fondu de 65% en 5 ans. « La filière d’avenir dans le nucléaire, c’est le démantèlement des centrales. EDF devrait se spécialiser sur cette question. Mais là encore, le groupe ne maîtrise pas bien la technologie et les coûts. Une expérience en la matière pourrait pourtant s’exporter » préconise-t-il. Il est vrai que sur la question du démantèlement de son parc nucléaire, l’électricien français n’est pas vraiment à la fête. Un rapport de la Commission européenne a récemment jugé la France mal préparée. Seulement 31% des frais auraient été provisionnés en ce sens soit bien en dessous de la moyenne européenne (56%).

Fessenheim : Emmanuelle Cosse fait pression sur François Hollande

Au-delà de l’embourbement actuel des différents chantiers d’EPR, c’est la part du nucléaire dans la production électrique française qui ne cesse d’être remise en question. Et c’est cette fois-ci la ministre du Logement et ancienne patronne d’EELV, Emmanuelle Cosse qui s’est ce week-end permise de contredire la ligne gouvernementale. A l’entendre, la fermeture de Fessenheim, doyenne des centrales nucléaires sera… pour cette année. Ou comment rappeler l’un des engagements de campagne non tenu de François Hollande.« Le calendrier (de la fermeture de Fessenheim), c'est celui que m'a répété à plusieurs reprises le président de la République, c'est 2016 », a-t-elle assuré avant d’insister « le président de la République s'est engagé à fermer Fessenheim d'ici la fin 2016. C'est ça, la date ». Problème, en septembre dernier, François Hollande avait pourtant repoussé la fermeture en raison du retard pris par le chantier de l’EPR de Flamanville. Quand la ministre de l’Environnement, Ségolène Royal évoquait une fermeture effective en 2018 car « pour fermer deux réacteurs comme ceux de Fessenheim », il ne suffisait « pas de tourner sur un bouton ». Emmanuelle Cosse soutient elle que « le processus est assez simple ».

La stratégie nucléaire française remise en question par ses voisins

Ça chauffe d’autant plus pour le nucléaire français que les critiques n’émanent plus seulement d’écologistes arc-boutés sur leurs positions traditionnelles ou de ministres indisciplinés mais de voisins européens. Le canton suisse de Genève demande la fermeture de la centrale du Bugey. La ministre allemande de l’Environnement demande celle de Fessenheim. Tandis que le Luxembourg a saisi la semaine dernière la Commission européenne pour avis sur la centrale de Cattenom en Moselle. Ces Etats membres ont pour commun d’avoir dans leur viseur la sureté des installations. De quoi mettre un peu plus de pression sur les objectifs de la France de réduire de 75 à 50% la part du nucléaire dans sa production électrique d’ici 2025. Par ailleurs, cette  réduction de la part de l’atome telle que définie dans la loi transition énergétique s’accommode mal des récentes déclarations du PDG d’EDF, Jean-Bernard Levy, de ne pas vouloir fermer d’autres centrales.

Tant est si bien (ou si mal) qu’une réunion initialement prévue ce mardi pour tracer les grands axes d’évolution des sources d’énergies d’ici 2023 a été repoussée. Le ministère de l’Environnement invoque un besoin de « travaux complémentaires ». On peut les croire sur parole…