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Sénatoriales : en Corrèze, un conseiller de Hollande en pleine campagne

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François VIGNAL (texte et photos)
Le 23.09.2014 à 08:50
Sénatoriales : en Corrèze, un conseiller de Hollande en pleine campagne
© François VIGNAL

Le maire de Tulle et conseiller de François Hollande à l’Elysée, Bernard Combes, est candidat PS pour les sénatoriales en Corrèze. En position de « challenger », il ne ménage pas son « ami » chef de l’Etat. Chantre de l’hyper-ruralité, il mise sur sa liberté de ton. Sur ces terres hollandaises, l’UMP pourrait reprendre les deux sièges au PS.

La Clio grise se gare. Un homme grand et bronzé sort aussitôt. Il vous tend la main, sourire charmeur, un peu mécanique. C’est Bernard Combes, candidat PS à l’élection sénatoriale du 28 septembre, en Corrèze. Sa femme, Mauricette, est au volant. On fait campagne en couple, chez les Combes. Elle le conduit sur les petites routes du département depuis un mois. La Corrèze compte 748 grands électeurs. Cela fait beaucoup de maires à rencontrer, parfois à cajoler. La voiture est de location. Pas question de prendre celle de la mairie de Tulle – Bernard Combes dirige la ville depuis 2008, succédant à un certain François Hollande – ni celle du conseil général dont il est le premier vice-président. Pour la première fois, les candidats aux sénatoriales doivent présenter des comptes de campagne. La transparence est de mise.

Bienvenue en Hollandie. La Corrèze, terre hollandaise, après avoir été le pré carré de Jacques Chirac. Drôle de département, qui a donné deux Présidents à la France. Mais même ici, le désamour pour le chef de l’Etat se fait sentir. Plus feutré, mais bien présent. « Les élus le connaissent tous. Il y a toujours beaucoup d’humanité, mais aussi une incrédulité, un questionnement », explique Bernard Combes.

« Je parle le hollandais en première langue »

L’ancien assistant parlementaire de François Hollande, jusqu’en 2012, n’est pas tout à fait un élu comme les autres. Il se dit « proche de chez proche » du chef de l’Etat, « ami » même, et se targue de bien connaître et comprendre François Hollande. « Je parle le hollandais en première langue », dit cet ancien instituteur et proviseur. Une proximité forgée sur les routes sinueuses de la Corrèze, quand Bernard Combes jouait les chauffeurs du député Hollande. Le Président en a fait son conseiller chargé des relations avec les élus.

Ce vendredi après-midi, direction le nord du département : Neuvic, en Haute-Corrèze. La mairie est passée à droite lors des municipales. L’accueil est froid. En réalité, inexistant. « Ça ressemble à la période la plus hard de la chiraquie où on était des pestiférés », constate le maire de Tulle. Le vent a tourné. La rencontre prévue avec quelques maires de villages se fait dans l’arrière salle de la salle communale. Elle accueille un concours d’amateurs de dobermans. Un seul élu a fait le déplacement : Bernard Maupomé, maire divers gauche de Saint-Hilaire Luc, 78 habitants. C’est parti pour trente minutes de tête à tête. Bernard Combes déroule ses « objectifs » : développement de l’éolien et de l’hydrolique dans le cadre de la transition énergétique, haut débit, développement de l’agroalimentaire, services publics. « Je sais que le PDG de La Poste est prêt à faire des choses » dans des petites communes, lâche-t-il l’air de rien.

Puis il y a les dotations aux collectivités et la réforme territoriale. Elle passe mal chez nombre d’élus. « Deux pas en avant, trois pas en arrière, j’ai dû mal », lui dit le maire. « Vous avez raison » acquiesce Bernard Combes. Bernard Maupomé peste contre « les gugus de Paris qui ne connaissent pas bien les enjeux ». Il ajoute : « Je les obligerais bien à venir faire un stage d’un an en région ! » Combes, en chantre de « l’hyper-ruralité », abonde : « Pour eux, ça n’existe pas la ruralité, ce qui compte ce sont les comptes de la Nation. Leur quotidien n’est pas le nôtre ».

Le SMS de Hollande

Le maire du petit village a peur que la Haute-Corrèze fasse les frais de la future nouvelle région Aquitaine-Limousin. Bordeaux semble si loin d’ici. « Ça peut marcher » tente de le convaincre Bernard Combes. Il souligne « le tropisme naturel » vers Bordeaux. Le maire de Tulle n’est en réalité pas pour rien dans la fusion des deux régions. En découvrant la première version de la nouvelle carte, qui plaçait le Limousin avec Poitou-Charentes et le Centre, son sang ne fait qu’un tour. Il envoie un SMS à François Hollande. « C’est quoi cette histoire de Centre ? » Réponse présidentielle : « Pourquoi, tu voulais aller où ? » « Ta réforme, je ne la vendrai pas », prévient, blessé, le conseiller. Il monte au créneau dans la presse et obtient finalement gain de cause.

Il pleut maintenant à Neuvic. Les deux hommes vont boire un verre au bar de la poste. Un homme en kilt termine son demi. Ce n’est pas un Ecossais venu noyer son chagrin après le référendum perdu par les indépendantistes, mais une vague histoire de pari. Bernard Combes pointe « la pression fiscale ». On lui en parle souvent. « Vous pouvez baisser les impôts après, les gens retiennent qu’ils ont augmenté ». François Hollande ne le croit pas quand il lui dit que les impôts ont augmenté pour certains retraités en 2012/2013. « Il me dit ce n’est pas possible. Il veut que je lui apporte les photocopies des feuilles d’impôts ».

Deux rues derrières, le candidat cherche une adresse. Un magasin plutôt, tenu par une grande électrice. Il tombe sur un rideau fermé. Il faudra rappeler la personne. Pas toujours facile une campagne sénatoriale.

Les élus, Airbus ou « les gens qui veulent un piston » passent par le conseiller

Hors campagne, Bernard Combes passe deux à trois jours par semaine à Paris, dans son bureau de l’Hôtel de Marigny, qui jouxte l’Elysée. Il enfile alors sa casquette de conseiller chargé des relations avec les élus. Son bureau se transforme en bureau des pleurs avec la réforme territoriale. Il entretient évidemment le Président des affaires corréziennes. Mais sa fonction va au-delà de son titre. Beaucoup de monde passe devant lui : des entreprises, y compris les plus grosses comme Airbus ou Thales, des fédérations professionnelles qui viennent faire du lobby, ou même « les gens qui veulent des médailles, un piston, une mutation. Je suis un peu bâtard, je fais un peu tout ». Un conseiller tout terrain qui joue les courroies de transmission. « L’information va bien arriver. Ça touchera l’oreille présidentielle », explique ce fils de militaire, âgé de 54 ans. Il envoie des notes au Président, qui lui retourne avec ses remarques. Ils se voient une fois par semaine. Quand les vétérinaires, qu’il reçoit, s’alarment de ne plus pouvoir prescrire d’antibiotiques, Bernard Combes comprend que « ça va mal tourner ». Message transmis. « François Hollande a dit à le Foll de faire quelque chose. Depuis les vétérinaires m’adorent ! » plaisante-il.

La Corrèze a deux sénateurs PS actuellement. Bernadette Bourzai, qui ne se représente pas, et Patricia Bordas, qui a succédé à René Teulade, décédé en février dernier. Sur le papier, la droite peut rafler les deux sièges. La débâcle des municipales est passée par là. Brive-la-Gaillarde, plus grande ville du département, est passé à droite, tout comme Ussel et Argentat. La droite dispose théoriquement de 53/54 % des grands électeurs. Elle en a 80 d’avance sur la gauche, sur un total de 748. Il suffit pour le PS que 40 basculent. En réalité, la gauche peut espérer conserver un sénateur, à la faveur d’un second tour, que permet le scrutin uninominal des départements ruraux élisant un ou deux sénateurs. L’un des candidats soutenu par UMP, Daniel Chasseing, bien implanté et président de l’Association des maires de France, devrait faire son siège. Derrière, la partie devrait se jouer entre Bernard Combes, Patricia Bordas et Claude Nougein, l’autre candidat UMP. « Je suis en situation de challenger », reconnaît le conseiller.


Nathalie Delcouderc-Juillard, maire PS de Bort-les-Orgues, Bernard Combes, maire PS de Tulle, Patricia Bordas, sénatrice PS de Corrèze et Sophie Dessus, député-maire PS d'Uzerche.

Les deux socialistes font campagne chacun de leur côté. Ils vont voir les mêmes maires, l’un après l’autre… Au meilleur de gagner. Mais ce vendredi soir, ils se retrouvent à Bort-les-Orgues, commune de 3.000 habitants, à la lisière du Cantal. Elle a l’avantage d’être encore tenue par la gauche. 17 grands électeurs sont présents pour l’inauguration de la mairie annexe, un ancien bistrot. Un rendez-vous de discussions informelles incontournable pour les deux candidats.

La maire PS Nathalie Delcouderc-Juillard « remercie Patricia Bordas » qui a « octroyé une très belle réserve parlementaire de 10.000 euros, qui va bénéficier à toute la population ». La réserve, qui s’élève à 150.000 euros par an et par sénateurs, permet de financer toutes sortes de choses localement, comme la réfection du toit d’une église ou de nouveaux trottoirs. Elle n’est pas non plus inutile pour les sénatoriales. Patricia Bordas y voit « l’utilité du sénateur », « un coup de pouce ». La sénatrice entend « jouer (sa) chance jusqu’au bout » dans cette campagne. Elle programme deux réunions par soir et compte faire le tour des 290 communes du département. « Je suis sortante et la seule femme », fait-elle valoir. Elle ajoute : « Les maires en ont marre du cumul ».

Message subliminal pour Bernard Combes, qui cumule en effet les fonctions. C’est assez hollandais au fond. Avant de se résigner à le défendre, François Hollande n’était pas un adepte du non-cumul des mandats. « Lui, il aurait cumulé tous les mandats, s’il avait pu », confirme Bernard Combes. S’il est élu sénateur, il lâchera la vice-présidence du conseil général « tout de suite » et la mairie en 2017.

Le 6 mai 2012 « je savais que c’était le début des emmerdes »

20h45. Bernard Combes est de retour à Tulle. Dehors, de la musique et du monde dans les rues. Ce sont les Nuits de Nacre, plus grand festival français d’accordéon, mis à toutes les sauces. Le soir du 6 mai 2012, c’est au son de l’instrument, sur l’air de La vie en rose, que François Hollande et Valérie Trierweiler fêtent la victoire au pied de la cathédrale. L’image a fait le tour du monde. Bernard Combes se souvient : « J’étais fier et heureux. Et je savais que c’était le début des emmerdes… »

Presque deux ans et demi après, François Hollande est au fond des sondages et entraîne tout le monde dans sa chute. « Je suis dans une impasse. La campagne est gâtée par l’environnement national », reconnaît, dans une étonnante franchise, le conseiller élyséen. Il revendique son franc-parler. C’est sa « nature ». Ce n’est pas non plus inutile durant la campagne, vu « le contexte ». Etre étiqueté hollandais, « ce n’est pas facile » en ce moment.

« Pour réformer, il faut être crédible, avoir l’entrain. Là, c’est cassé »

Pendant la campagne 2012, des espoirs ont été soulevés, puis déçus. « Il faut dire la vérité, mais il ne la disait pas complètement. Il n’y avait pas un malentendu, il y avait un flou. Mais la stratégie a été la bonne, il a été élu. Après, faut gérer… » remarque Bernard Combes, reprenant les mots de Martine Aubry. « C’est un vitrail François Hollande, vous n’avez jamais tous les morceaux », décrit-il. Lui le sait, pas les Français.

Il ne cache pas une certaine déception : « Je suis dur car je pense qu’il avait les ressources de faire autrement. Il avait de quoi fendre l’armure et il a manqué le coche ». Aujourd’hui, le Président se retrouve « démonétisé ». « Pour réformer, il faut être crédible, avoir l’entrain. Là, c’est cassé », regrette-t-il amèrement. Il ajoute : « Attention, il ne faut pas tout jeter ! » Le maire de Tulle partage à 100% la ligne économique ou internationale. Mais il regrette « les erreurs de communication ». « Je lui ai dit qu’il aurait dû dire la réalité dès 2012. Puis expliquer que la préservation des acquis sociaux est une réussite. Il m’écoute bien, puis il fait autrement », constate Bernard Combes. Le maire de Tulle assume ses propos. Il est dur comme on peut se permettre de l’être avec ses amis parfois. « On peut être déçu par les gens qu’on aime », dit-il, tout en restant « fidèle ».

Hollande « évidemment » candidat en 2017 

Il croit cependant au rebond de François Hollande, malgré le livre de Valérie Trierweiler, qui l’a « atteint moralement ». Mais « il a un côté titane ». Il a touché « le fond de la piscine ». Maintenant, « il a donné l’impulsion » croit Bernard Combes. « C’est la mécanique des fluides, à un moment, ça s’inverse », théorise l’élu. Le retour de Nicolas Sarkozy n’y change rien. « Il ne lui fait pas peur. Il serait prêt à refaire le match. Mais je ne suis pas sûr que les Français aient envie de ça », glisse-t-il. Quand on lui demande si François Hollande se présentera en 2017, alors qu’il a laissé plané le doute lors de sa conférence de presse, la réponse de Bernard Combes fuse : « Evidemment ». « Il a tout bâti autour de cette élection », rappelle-t-il. Il ajoute cependant qu’« il analysera la situation, il évaluera ses chances. Mais c’est un très bon candidat ».

Samedi matin, le candidat reprend sa route de campagne. Direction Saint-Sulpice-les-Bois, sur le plateau de Millevaches, près de Meymac, pour un comice agricole. Un classique des campagnes sénatoriales. Une quinzaine de grands électeurs sont présents. Les candidats, qui se marquent à la culotte, s’y bousculent. Bernard Combes retrouve les représentants de la droite. L’ambiance est cordiale. Les élus se prêtent à une photo de groupe devant les vaches.

Si l’image de proche de Hollande peut être un handicap, la fonction de conseiller est aussi un avantage pour Bernard Combes. « J’interviens pour énormément d’élus », explique-t-il. Daniel Escurat, maire de Chavroche, 250 habitants, a bénéficié « d’un coup de main de Bernard Combes » pour un problème dans sa commune, raconte-t-il à côté de la buvette du comice, point stratégique pour échanger quelques mots avec les grands électeurs. « On a eu un retour de la présidence » explique cet élu classé plutôt à droite. « Il y a les idées, mais aussi les hommes. Il y a des gens capables des deux côtés », pense ce maire. Même chose pour Pierre Chevalier, premier édile centriste de Laroche-près-Feyt, 86 habitants, qui va « peut-être voter pour Chasseing et Combes ». « Je peux prendre des voix à droite », explique le maire de Tulle, « mais je peux aussi en perdre à gauche ». Pour Robert Bredeche, maire de Lignieriex, 166 habitants, le contact compte avant tout : « Je vote pour les gens que j’aime bien ».

Un autre facteur joue un rôle primordial dans le département : que vous soyez de Haute ou de Basse Corrèze, cela change tout. La Haute-Corrèze est encore plus rurale, très boisée. « Plus chaleureuse », dit-on sur place. « Ici, on supporte plutôt l’ASM Clermont que Brive en rugby » explique un élu. « On est souvent pris pour des attardés par des brivistes un peu sûrs d’eux », ajoute un autre. La Basse-Corrèze, autour de Brive-la-Gaillarde, est le poumon économique. « Les mecs de Haute-Corrèze ne veulent pas voter pour un gars de Brive », selon Pierre Coutaud, maire divers gauche de Peyrelevade. Et inversement. Ce qui est bon pour Bernard Combes, défenseur de l’hyper-ruralité du nord du département. Et bon pour Patricia Bordas dans le sud, en tant que conseillère municipale de Brive.

Pour les candidats, il reste encore une petite semaine à arpenter le département. « C’est une campagne solitaire et fatigante. La Corrèze est grande », lâche le proche du Président. En cas de défaite, il n’aura pas de regrets. « C’est la seule élection que je n’avais pas faite », souligne le maire de Tulle. Dans tous les cas, Bernard Combes reprendra ses activités de conseiller à l’Elysée – bénévolement s’il est élu sénateur. Et continuera de dire à François Hollande ce qu’il pense de la situation. « C’est tragique, mais pas désespéré. Difficile, mais pas fait ». Un peu comme la campagne des sénatoriales.