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Suicides à France Télécom : l’ex-PDG poursuivi pour «harcèlement moral»

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Florian Bourdier
Le 05.07.2012 à 18:17
Suicides à France Télécom : l’ex-PDG poursuivi pour «harcèlement moral»
© AFP

Rebondissement dans l’affaire de la vague de suicide d’employés de France Télécom. Didier Lombard, ancien PDG du géant de la téléphonie, avait entre 2006 et 2009 engagé l’entreprise dans une restructuration colossale. 20 000 postes furent supprimés et 10 000 changements de métiers avaient été opérés. Un séisme qui aurait poussé des salariés à commettre l’irréparable. 35 suicides ont eut lieu entre 2008 et 2009.

Didier Lombard, avait dû démissionner de ses fonctions en 2010, ainsi que le numéro 2 Louis-Pierre Wenès et le DRH Olivier Barberot. Tous les trois étaient convoqués entre mercredi et jeudi par le juge Pascal Gand pour être entendus dans cette affaire. Didier Lombard s’est déjà vu notifier sa mise en examen pour « harcèlement moral », un sort similaire devrait logiquement attendre ses deux anciens collaborateurs.

Le marathon judiciaire qui prend ce jour une nouvelle tournure remonte au dépôt d’une plainte contre ces trois dirigeants par le syndicat SUD en décembre 2009. France télécom, en tant que personne morale, est également convoquée ce vendredi pour le même chef d’accusation.

Les plaignants veulent « la mise en danger »

Cependant, la partie civile n’est que partiellement satisfaite. « Nous voulons que soit inscrit la mise en danger d’autrui, cela pèserait plus lourd » a insisté Patrick Ackermann, responsable du dossier à SUD. En effet, en 2010, le procureur de Paris chargé de l’affaire n’avait retenu que la qualification de harcèlement moral.

« C’est extrêmement réducteur, c’est le petit bout de la lorgnette » explique maître Benoist, avocat du syndicat CFE-CGC dans cette affaire. « C’est comme si vous passiez à 180km/h devant une école, et que le juge ne vous accuse que d’excès de vitesse ! Nous voulons que la mise en danger de la vie d’autrui soit retenue ».

Reste que depuis hier, 100 000 euros de caution sont demandés à Didier Lombard qui est actuellement placé sous contrôle judiciaire et fait l’objet d’une mise en examen. Un signe de « sévérité » selon Mr. Ackermann « qui nous a agréablement surpris. La justice va dans le bon sens ».

 « C’est sans doute la preuve que le dossier est solide » ajoute-t-il. Un dossier immense : plusieurs milliers de pièces, parmi lesquelles un rapport accablant de l’inspection du travail mais aussi l’enquête de l’organisme spécialisé « technologia ».

Cette dernière avait notamment pointé du doigt dès octobre 2009 un « ressenti général très dégradé », une « fragilisation de la santé physique et mentale de certains salariés » et une « ambiance de travail tendue, voire violente ». Des constats lourds qui n’avaient pourtant pas ébranlés les dirigeants.

« Aveuglement ou duplicité ? »

Les anciens dirigeants de France Télécom ont « fait montre d’une telle férocité, d’une telle impudence dans cette affaire » se désole Frédéric Benoist. Selon l’avocat, les dirigeants étaient « en parfaite conscience des conséquences » du plan de restructuration.  « Quand j’entend Mr. Lombard assimiler ces tragédies à de simples secousses ou à des troubles, j’en ai la nausée » exprime-t-il.

Patrick Ackermann juge « incompréhensible le déni total dans lequel Didier Lombard persiste depuis des années ». Ce responsable syndical se souvient notamment d’entretiens avec l’ancien DRH du groupe Olivier Barberot. « Quand on lui faisait part de la gravité de la situation, il ricanait ». Didier Lombard lui-même aurait prétendu à plusieurs reprises devant le conseil d’Administration que cette histoire était « commanditée par la concurrence et une presse hostile » nous explique Patrick Ackermann.

 « Aveuglement ou duplicité ? » C’est précisément la question que se pose Patrick Ackermann. Il reproche également au gouvernement de n’avoir rien fait « ils siégeaient eux aussi au Conseil d’Administration, le gouvernement a tout accompagné sans jamais remettre en cause l’orientation que prenait le plan NEXT ».

NEXT : restructuration ou pressurisation ?

Ce plan, appelé NEXT, est notamment le fruit de l’ancien numéro 2 de France Télécom, Louis-Pierre Wenès, également convoqué ces jours-ci par le juge. En 2006, le groupe de téléphonie fait face à de sérieuses difficultés économiques et craint pour sa compétitivité. Est alors décidé de supprimer 20 000 postes, et 10 000 changements de métiers.

« Mais dans le cadre de compressions de personnel classiques la loi prévoit un certain nombre de procédures, d’outils, que les dirigeants n’ont pas respecté » précise Maître Benoist. L’avocat affirme qu’il s’agissait en réalité « d’exercer des pressions sur les salariés pour les forcer à quitter l’entreprise, avec notamment des mobilités forcées et des changements de métiers ».

Des méthodes brutales qui s’accompagnent rapidement de nombreuses alertes de la part des syndicats, des comités d’entreprises et de médecins du travail. Les conditions au bureau se détériorent et la santé des employés est menacée. « Une dizaine de médecins du travail sont allés jusqu’à démissionner pour protester contre le fait qu’ils n’étaient absolument pas entendus » nous rappelle Patrick Ackermann « mais ils n’ont rien voulu entendre, c’est incompréhensible ».

Un événement « historique »

C’est en tout cas ce qu’espère Maître Frédéric Benoist dans le cas d’une condamnation. Toutefois, il rappelle que « nous n’en sommes qu’à 20% de toute cette affaire ». Il prévient aussi que désormais « un débat abominable va débuter. Il consiste à établir le lien direct ou indirect entre la responsabilité des anciens dirigeants de France Télécom et de leur plan NEXT avec le passage à l’acte de la trentaine de victimes ».

Il fallut une vague de suicide pour révéler les conditions de travail désastreuses des employés de France Télécom. Aujourd’hui, la Justice examine la responsabilité des dirigeants. Dans le cas d’une condamnation, ce serait un précédent symbolique qui pourrait bien faire jurisprudence. Mais, comme le rappelle Maître Frédéric Benoist, « il faudra des années avant qu’un jugement définitif soit rendu ».