×En naviguant sur notre site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer une navigation optimale et nous permettre de réaliser des statistiques de visites.En savoir plus
Mode zen

Quitter le mode zen

La victoire de François Hollande, un « vote qui traduit une volonté de dénoncer l’argent facile »

+A -A
Léonie Drouillay
Le 07.05.2012 à 18:49
François Miquet-Marty, président de l’institut Viavoice, décrypte les résultats du second tour de l'élection présidentielle. Selon lui, le rapport des Français à l’argent a été décisif pour cette élection présidentielle qui s’est déroulée dans le contexte de la crise économique et financière.

Quelle est votre analyse des résultats de ce deuxième tour des élections présidentielles de 2012 ? Comment qualifieriez-vous la victoire de François Hollande avec 51,6% des suffrages exprimés ?

Compte tenu que la gauche n’est plus à l’Elysée depuis 17 ans et qu’il y a donc l’alternance, cette victoire est historique. Ce qui est intéressant, ce sont les motivations qui ont conduit à cette victoire. Je ne pense pas que ce vote en faveur de François Hollande soit réductible à la crise ou à l’« anti-sarkozisme ». Ce vote traduit une volonté de dénoncer l’argent facile. La crise de 2008 a levé le voile sur un monde où l’argent est devenu une fin en lui-même.

Pour vous, la victoire de François Hollande est-elle une victoire « molle » comme le disent certains en reprenant l’adjectif accolé durant toute la campagne présidentielle à la gauche et notamment à celle de François Hollande ?

Ce débat est surprenant bien que légitime. Avec 51,6 % des suffrages exprimés, François Hollande réédite le score obtenu par François Mitterrand en 1981 (ndlr 51,76 %) et fait mieux que Valéry Giscard d’Estaing en 1974 (ndlr 50,81%). Le résultat de François Hollande au deuxième tour (ndlr 51,62 %) peut être décevant que parce que le rapport de force au  premier tour entre les deux candidats et entre la gauche et la droite était plus favorable à François Hollande. Il y a eu un effritement de la dynamique créée à gauche entre les deux tours pour deux raisons. Tout d’abord, la victoire de François Hollande a été considérée pour beaucoup comme acquise. Nous avions réalisé un sondage pour The Huffington post qui traduisait le fait que beaucoup de Français se sont dit que la victoire de François Hollande était gagnée d’avance. Cela a démobilisé. Ensuite, le positionnement de Nicolas Sarkozy entre les deux tours lui a permis de fédérer un nombre non négligeable d’électeurs de Marine Le Pen. Pourtant, Nicolas Sarkozy les a beaucoup déçus. Ils lui avaient fait confiance en 2007 dès le premier tour, confiance qu’ils n’ont pas renouvelé en 2012.  21 % des électeurs qui avaient choisi Nicolas Sarkozy en 2007 ont opté pour Marine Le Pen le 22 avril dernier. Ils sont tout de même revenus pour la plupart vers Nicolas Sarkozy au deuxième tour. Le score de Nicolas Sarkozy (ndlr 48,38 %) n’est donc pas si mauvais que ça, il a réussi à totaliser de nombreuses voix grâce à sa campagne de deuxième tour.

Comment expliquez-vous les 2,1 millions de votes blancs ou nuls qui représentent presque 6 % des inscrits sur les listes électorales ?

Nous avons réalisé un sondage pour Libération qui va sortir demain. Il nous informe qu’au deuxième tour, les électeurs qui ont voté Marine Le Pen se sont répartis de la manière suivante : 1/3 ont voté blanc ou nul, 3/4 ont choisi Nicolas Sarkozy et 1/4 François Hollande. Le score élevé du vote blanc n’est pas réductible à la décision de Marine Le Pen de ne pas choisir. Il n’est pas dû non plus au désenchantement d’une partie de l’électorat pour la politique. Si on est désenchanté, on s’abstient. Le vote blanc peut être expliqué par le fait que beaucoup d’électeurs cherchent des solutions pour l’avenir de la France et qu’ils ne les trouvent pas dans l’offre politique actuelle. Nous connaissons une crise sociale et économique sans précédent et les réponses des candidats ne leur ont pas paru à la hauteur. Pour eux, il y a un décalage entre l’ampleur des crises et les réponses des politiques.

De leur côté, comment se sont répartis les électeurs de François Bayrou ?

Le report de voix des électeurs qui ont voté pour François Bayrou au premier tour a autant bénéficié à Nicolas Sarkozy qu’à François Hollande. La déclaration de François Bayrou n’a pas eu d’effet. 11% de ses électeurs se sont abstenus et le reste s’est réparti de façon égale entre les deux finalistes de l’élection présidentielle. La réalité du centre comme alternative à la gauche et la droite s’évanouit au deuxième tour. Les électeurs du centre se scindent en deux. En France, on n’a pas vraiment une identité et une autorité d’un centre. De plus, François Bayrou a perdu sa spécificité, celle de parler de la dette et des déficits. Cette thématique a été reprise par les autres candidats. 

La victoire de Hollande s’explique alors par le fort report des voix des électeurs de Mélenchon qui ont voulu, comme lui, « tout sauf Sarkozy » ?

Oui, les électeurs de Mélenchon ont voté à près de 90 % pour François Hollande. La victoire de François Hollande, elle s’est faite avec le soutien de Jean-Luc Mélenchon car le score de François Hollande au premier tour n’est pas exceptionnel (ndlr 28,63 %). Il y a eu un très bon report de voix qui a permis une cohésion et une dynamique à gauche en faveur de François Hollande. Il y a un scepticisme de la part des Français sur l’évolution de la conjoncture économique française. Il n’y a pas vraiment d’engouement pour le projet du candidat socialiste comme moyen d’améliorer le futur. Néanmoins, une majorité d’entre eux croit en François Hollande et lui font confiance. Ils adhérent à sa dénonciation des excès de l’argent et des grandes fortunes.  

Quelle est votre analyse du vote d’un point de vue géographique et sociologique ?

La gauche a gagné dans les terres du Sud Ouest et de la Bretagne, elle s’y est même renforcée. Elle l’a emporté également dans les villes et les zones périurbaines où les électeurs qui ont voté pour François Hollande ne veulent pas d’une transformation sociale de la société, c’est-à-dire une meilleure redistribution notamment, mais souhaitent un « bien vivre ». Ils désirent une meilleure qualité de vie au quotidien grâce à des transports en commun plus nombreux, mieux reliés. Si l’on regarde les caractéristiques sociologiques des électeurs et tout d’abord les tranches d’âges, il y a un net clivage entre les jeunes et les seniors. Pour les premiers, ils ont voté à plus de 60 % pour François Hollande alors que les seconds ont plébiscité Nicolas Sarkozy à également plus de 60%. Ce clivage que l’on peut appeler générationnelle est classique. Les valeurs que portent Nicolas Sarkozy sont d’abord  l’autorité, la responsabilité et le travail, valeurs que les jeunes ne placent pas en premier. Si l’on s’attarde maintenant sur la catégorie socioprofessionnelle des ouvriers, ils ont, comme au premier tour, préféré François Hollande à Nicolas Sarkozy. C’est intéressant car cela contrevient à la stratégie de Nicolas Sarkozy qui voulait récupérer le vote populaire. Contrairement à 2007, il ya eu cette fois-ci des difficultés à fédérer l’électorat modeste.

Comment se présente alors les législatives ? La gauche va-t-elle réussir à obtenir la majorité des sièges à l’Assemblée nationale ?

Je crois que oui. Je vois beaucoup de fragilités à droite. Pour commencer, Nicolas Sarkozy, du fait de sa défaite, a perdu de son crédit. Il y a ensuite Marine Le Pen et le FN qui vont nuire à l’UMP. En outre, il y a une triple crise à l’UMP. La première est une crise de valeurs. La deuxième est une crise de leadership. Bien que Jean-François Copé ait acquis une certaine notoriété, il n’est pas Nicolas Sarkozy et n’a pas réussi à s’imposer comme l’avais fait le président en son temps. La troisième est une crise d’organisation. L’UMP, c’est une fédération qui tente de tenir de nombreux courants et mouvements ensemble. L’UMP est ainsi touchée par de nombreuses turbulences alors que la gauche bénéficie d’une dynamique électorale après l’élection de François Hollande à la présidence de la République sans oublier le score de Jean-Luc Mélenchon a deux chiffres au premier tour (ndlr 11,10 %). Tout peut bien sûr arriver mais on ne peut nier que le rapport de force est favorable à la gauche pour les législatives.