Patrimoine : comment une guerre des chefs au Mont-Saint-Michel met en péril l’entretien d’une centaine d’autres monuments ?

Les tensions entre l’établissement public du Mont Saint-Michel et le Centre des monuments nationaux (CMN), tous deux aux manettes pour la gestion du site, pourraient pousser l’Etat à retirer le CMN de l’équation. « Ce serait une déflagration majeure », alerte la présidente du CMN, auditionnée par le Sénat ce mercredi 27 mai. Les recettes générées par la billetterie de l’abbaye contribuent très largement à l’entretien des autres monuments, dont le CMN assure la gestion.
Romain David

Temps de lecture :

7 min

Publié le

Mis à jour le

Avec ses remparts que vient lécher le ressac de La Manche, ses pinacles gothiques dressés dans le ciel normand et sa Merveille, suspendue dans le vide, il est l’une des silhouettes les plus emblématiques du patrimoine français. Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, le Mont-Saint-Michel draine chaque année près de 3 millions de visiteurs, dont 1,6 million pour l’abbaye. Mais il est aussi, depuis près d’un an, au cœur d’une querelle administrative, à l’aune d’un rapport de la Cour des comptes qui épingle la gouvernance bicéphale du site. C’est l’une des particularités du mont, géré pour sa partie patrimoniale par le Centre des monuments nationaux (CMN), mais aussi, depuis 2020, par un établissement public industriel et commercial (EPIC), au sein duquel siège plusieurs élus locaux, et qui a la charge de la promotion du site et de la préservation environnementale de la baie.

Le 10 juillet dernier, une partie de ses membres, dont son président Hervé Morin, également à la tête de la région Normandie, se sont fendus d’un courrier au Premier ministre, appelant « à la mise en place d’un nouveau modèle économique et de gouvernance plus vertueux ». Au cœur de leurs griefs : la répartition jugée trop inégale des importantes recettes perçues par le CMN via la billetterie du monument, alors que l’établissement public peine à assurer les dépenses liées à l’entretien des parkings, le renouvellement des navettes et le développement des infrastructures touristiques, s’appuyant notamment sur les fonds débloqués par les collectivités. En décembre dernier, la convention qui lie les deux établissements a été renouvelée jusqu’au 30 juin, mais passé cette date d’aucuns redoutent que l’Etat retire la gestion de l’abbaye au CMN. Un petit cataclysme dans les couloirs feutrés du monde de la culture.

« Le départ du Mont-Saint-Michel de l’emprise du Centre des monuments nationaux constituerait une déflagration majeure. Elle serait non seulement financière mais aurait aussi des conséquences en termes d’image. Dans un contexte de mutualisation des moyens, on se retrouverait avec un établissement qui aurait sous sa coupe quelques grands monuments parisiens prestigieux, et le reste à charge en région », a tenu à alerter, ce mercredi 27 mai, Marie Lavandier, la présidente du CMN, qui était auditionnée par la commission de la Culture du Sénat.

Ruissellement financier

Le CMN fonctionne sur un système de péréquation : les recettes de billetterie viennent alimenter une caisse commune, de sorte que les monuments les plus attractifs contribuent à la restauration de ceux à la fréquentation plus confidentielle. « Les monuments les plus visitées ne sont que cinq à présenter des recettes budgétaires excédentaires et à participer à la péréquation : ce sont l’Arc de triomphe, l’abbaye du Mont-Saint-Michel, la Sainte-Chapelle, le Panthéon et la Conciergerie », énumère la patronne du CMN. En clair, le départ du Mont-Saint-Michel viendrait grever cet écosystème, qui a déjà été fragilisé ces dernières années par la crise sanitaire, et plus récemment par la crise au Moyen-Orient et la hausse des prix du carburant.

Selon les chiffres de Marie Lavandier, le CMN conduit « 200 chantiers de rénovation chaque année ». Par ailleurs, le financement nécessaire pour l’entretien des monuments en situation de péril ou en mauvais état est estimé à 270 millions d’euros.

« Il y a un non-respect de la convention passée entre l’EPIC et le CMN »

Le rapport de la Cour des comptes salue le bon fonctionnement de l’EPIC du Mont-Saint-Michel. En revanche, la réticence du CMN à collaborer plus avant avec ce partenaire est pointée du doigt à plusieurs reprises. « Les relations se sont vite tendues, le jeune EPIC cherchant à affirmer une gestion aussi unifiée que possible, et le CMN tenant à conserver son autonomie et sa visibilité dans un schéma de fonctionnement centralisé à Paris », écrivent les Sages de la rue Cambon. Ces critiques ont largement été relayées par les sénateurs normands au fil de l’audition de Marie Lavandier : « Il y a un non-respect de la convention passée entre l’EPIC et le CMN, avec un refus de mutualiser les postes et de créer des services communs, il y a une absence de partenariat commercial autour de la marque ‘Mont-Saint Michel’ qui rapporte beaucoup. L’abbaye que vous gérez ne propose même pas cette marque alors que c’est un fleuron », a voulu épingler la sénatrice LR Béatrice Gosselin, élue de La Manche.

Sa collègue, Catherine Morin-Desailly, sénatrice centriste de la Seine-Maritime, lui a embrayé le pas : « Les recettes de billetterie ont augmenté de façon conséquente mais il n’y a aucun retour pour l’EPIC lui-même. Concomitamment, le ministre de la Transition écologique se désengage financièrement, justement à cause de ces recettes », a-t-elle pointé.

Selon la Cour des comptes, l’abbaye du Mont-Saint-Michel a généré un chiffre d’affaires de 16,5 millions d’euros en 2023, pour des dépenses de fonctionnement de 3,4 millions d’euros. Les recettes nettes avoisinent les 7 millions d’euros, ce qui en fait le monument le plus lucratif du CMN, derrière l’Arc de triomphe. « Aujourd’hui, l’EPIC touche 675 000 euros sur les 7 millions que perçoit le CMN. Il y a un gap à combler ! », martèle Catherine Morin-Desailly.

« Le retour est faussé. Ce n’est pas seulement 675 000 euros qui passent du CMN à l’établissement public », a tenu à défendre Marie Lavandier. Elle évoque ainsi différents chantiers en lien avec le rayonnement touristique du site, entièrement pris en charge par le CMN : « On a refait toute la signalétique, on a changé les tablettes numériques, on va ouvrir un système de réservation en ligne », énumère-t-elle. « Nous restaurons la Tour Boucle pour ouvrir une boutique, et le logis Sainte-Catherine qui va accueillir un restaurant. » Elle l’assure : « Depuis trois ans, je n’ai cessé d’appeler de mes vœux à des projets communs entre les deux établissements. »

Chaque année, environ 1,5 million d’euros générés par la billetterie de l’abbaye est redirigé vers la caisse du CMN pour l’entretien et la rénovation des autres monuments à la charge de l’organisme, parmi lesquels les châteaux d’Azay-le-Rideau, de Vincennes, d’Angers, l’abbaye de Cluny, la basilique de Saint-Denis, la cathédrale de Bourges ou encore les remparts de Carcassonne. Le reste est pour partie aspiré par l’abbaye elle-même : « Ces dernières années, on a investi 35 millions d’euros sur le Mont-Saint-Michel, on a restauré le cloître et la Merveille. […] On va engager une cinquantaine de millions d’euros [pour la restauration de l’abbatiale] ».

« Est-ce à terme la fin du CMN ? »

« Je voudrais que l’on mesure l’impact sur le CMN si on lui retire le Mont-Saint-Michel », a renchéri la socialiste Sylvie Robert. « S’il faut compenser 7 à 8 millions d’euros dans la prochaine loi de finances, en avons-nous les moyens ? Je ne le pense pas. Est-ce à terme la fin du CMN ? », a-t-elle lancé à ses collègues.

De son côté le sénateur communiste Pierre Ouzoulias, spécialiste des questions patrimoniales, a tenu à pointer la responsabilité de l’Etat dans cette affaire. En élargissant ces dernières années les missions dévolues au Centre des monuments nationaux, le gouvernement a peu à peu fragilisé son modèle économique : « L’Etat a tendance à vous confier la gestion de monument sur lesquelles on peut s’interroger : À Villers-Cotterêts, est-ce vraiment à vous de faire vivre la cité de la francophonie ? Dans le même temps, il menace aussi de vous priver du Mont-Saint-Michel. Ce sont des injonctions contradictoires sur lesquelles le ministère de la Culture va devoir trancher », s’agace-t-il. « On ne peut pas sans cesse vous demander de payer la facture, et vous retirer des recettes par ailleurs.

Partager cet article

Dans la même thématique

Patrimoine : comment une guerre des chefs au Mont-Saint-Michel met en péril l’entretien d’une centaine d’autres monuments ?
3min

Culture

« Le cinéma est un refuge constant » - Alexandre Arcady

Tout son cinéma parle de transmission. Des destins individuels face à l’Histoire, où le clan et la famille constituent un refuge. Aujourd’hui, l’auteur du Grand Pardon et du Coup de Sirocco sort son nouveau film, Fausse Note. Nostalgique de son enfance passée à Alger, où tous vivaient dans une fraternité « insouciante », il s’alarme aujourd’hui des fractures de la société. Cette semaine, Alexandre Arcady est l’invité de Rebecca Fitoussi dans Un monde, un regard.

Le

FRANCE: Bernard Tapie a l’emission « L’Heure de verite »
11min

Culture

Le retour de « L’Heure de Vérité » sur France 2, émission culte des années 1980 : « Elle a été le moment mitterrandien de notre télévision »

Indissociable de la vie politique des années 1980, « L’Heure de Vérité » revient sur France 2, avec Edouard Philippe comme premier invité. Pendant 13 ans, cette émission culte a façonné les grands moments du jeu politique télévisuel français. Mais elle a aussi été pointée du doigt, comme le rappelle Alexis Lévrier, historien de la presse et des médias, pour avoir participé à l’essor de Jean-Marie Le Pen.

Le

Patrimoine : comment une guerre des chefs au Mont-Saint-Michel met en péril l’entretien d’une centaine d’autres monuments ?
2min

Culture

Homme politique : « Un métier que j’aurais pu faire » reconnaît Patrick Mille 

Il est à l’affiche de Laponie, la nouvelle pièce comique du duo Alexandre de La Patellière et Matthieu Delaporte au Théâtre de la Renaissance. Mais il excelle également dans les rôles de méchant et se passionne des personnages politiques ou historiques. Un comédien engagé qui alerte sur les risques de censure dans le monde de la culture. Patrick Mille est cette semaine l’invité de Rebecca Fitoussi dans Un monde, un regard.

Le

Patrimoine : comment une guerre des chefs au Mont-Saint-Michel met en péril l’entretien d’une centaine d’autres monuments ?
2min

Culture

Alfred Hitchcock avait un « rapport aux femmes extrêmement pervers » dénonce Mélanie Page

Elle incarne Tippi Hedren, actrice fétiche d’Alfred Hitchcock, et nous dévoile l’histoire méconnue de celle qui la première a dit « non » aux avances et aux gestes déplacés du réalisateur tout puissant. Une opposition qui lui coutera sa carrière. Mélanie Page actrice engagée dans la lutte contre les violences sexuelles nous parle de ce #MeToo avant l’heure dans « Hitchcock et Mary Rose » actuellement à l’affiche du Théâtre de l'œuvre. Elle est cette semaine, l’invitée de Rebecca Fitoussi dans Un monde, un regard.

Le