Comment l’agriculture autrichienne est devenue la plus bio d’Europe ?

Avec 27% de ses surfaces agricoles cultivées biologiquement, l’Autriche fait figure de première de la classe dans l’Union européenne, où la moyenne se situe à 9,9%. Comment le pays est-il devenu le champion européen du bio ? Reportage à Vienne et en Basse-Autriche.
Samia Dechir

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Il suffit de rouler une vingtaine de minutes au Nord de Vienne pour atteindre les champs de Robert Holzer à Neubau en Basse-Autriche. 150 hectares de céréales et de légumes qui poussent sans pesticides. « C’était important pour nous de produire d’une manière proche de la nature, avec moins de chimie, voire pas du tout » raconte le cultivateur.

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Crédits photo : Robert Holzer, agriculteur bio à Neubau (Autriche)

Voilà 15 ans qu’il a choisi de convertir son exploitation familiale à l’agriculture biologique. Pour se lancer dans l’aventure du bio, il a touché des aides conséquentes de l’Union Européenne et du gouvernement autrichien. « Pour ce qui est de l’Union européenne je ne sais plus exactement mais à l’époque c’était environ 300 euros par hectare, et on touchait aussi 250 à 300 euros par hectare de la part de l’Autriche. Les subventions nous ont aidés à nous convertir au bio, et on n’a pas eu besoin d’attendre la fin de la phase de conversion, on les a touchées immédiatement » se souvient l’agriculteur.

« Un tiers des aides de la PAC va aux exploitations bio »

C’est cette politique de subventions lancée dès les années 1990 qui a permis à l’Autriche de devenir championne d’Europe de l’agriculture biologique avec 27 % des surfaces cultivées en bio (contre 11 % en France). En 1995, le pays fait son entrée dans l’Union Européenne. Très montagneux, le territoire ne peut pas rivaliser avec l’agriculture intensive de ses voisins. Et va plutôt choisir d’encourager le développement d’une agriculture rurale et biologique.

Pour cela, le gouvernement va utiliser les aides de l’UE : il reçoit chaque année 1,1 milliard d’euros au titre de la politique agricole commune. « Un tiers des aides de la PAC va aux exploitations bio » assure Johannes Fankhauser du Ministère de l’Agriculture. Aides à la conversion, conseil, formation, paiements directs à l’hectare, tout a été fait pour encourager la filière.

En plus des fonds européens, Vienne met aussi la main au portefeuille pour soutenir la filière, grâce à un co-financement particulièrement élevé des programmes européens. « Nous doublons l’argent fourni par l’UE avec des fonds nationaux. Donc pour un euro versé par l’UE, l’Autriche en verse un deuxième » précise Johannes Franhauser.

Du bio à petit prix

Pour comprendre le succès du bio autrichien, il faut aussi se rendre dans un supermarché. Celui que nous visitons se trouve dans l’hypercentre de Vienne, et appartient au groupe Rewe, l’un des leaders de la grande distribution autrichienne. Au rayon des produits laitiers, le bio occupe une place de choix. « Voici un produit dont nous sommes particulièrement fiers » s’exclame Andreas Steidl en saisissant une brique de lait. « Ça ne pourrait pas être plus frais, c’est trait un jour, le lendemain ça va à la laiterie, et le troisième jour c’est sur les étals. Sur le lait nous avons une part de marché de 40 % en bio » se félicite le directeur de « Ja natürlich ».

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Crédits photo : Consommateurs dans un Supermarché du groupe Rewe à Vienne (Autriche)

La marque distributeur a été créée dans les années 1990. Le groupe sent alors qu’une partie des consommateurs ne veut plus de pesticides dans son alimentation, et décide de lancer ses propres produits biologiques à prix accessibles. Le pot de yaourt bio de 500 grammes ne coûte par exemple que 99 centimes d’euros. Pour rentrer dans ses frais, le distributeur fait le choix d’une marge faible, compensée par un volume de vente important.  « On a commencé avec 75 produits, et on a vu que ça fonctionnait chez les clients, qu’ils ne voulaient pas seulement avoir une partie des produits en bio mais qu’ils voulaient un assortiment plus large. Aujourd’hui on a 1000 produits pour pouvoir couvrir tous les achats d’un client qui est sensibilisé au bio » raconte Andreas Steidl.

Ce bio à petit prix est l’une des clés du succès de l’agriculture biologique autrichienne. Mais ce modèle est-il vraiment rémunérateur pour les producteurs ? Retour sur l’exploitation de Robert Holzer, au Nord de Vienne. Il nous emmène dans le bâtiment qu’il a fait construire sur son exploitation. Ce jour-là, une dizaine de personnes s’y affaire à préparer des paniers de fruits et légumes destinés à des particuliers. L’agriculteur y produit aussi des jus, compotes et confitures en rachetant les récoltes d’autres producteurs. Pour gagner correctement sa vie, il n’a pas eu d’autre choix que de diversifier son activité et devenir entrepreneur.

 

Un marché en stagnation

 

Malgré les subventions à la filière bio, impossible de vivre uniquement du produit de ses champs. « Je pense que la majorité des agriculteurs bio a besoin d’une activité à côté, c’est sûr que tout le monde ne réussit pas à vivre que de ça, seules les grandes exploitations peuvent le faire », glisse Robert Holzer, qui voit plutôt d’un bon œil cette transformation du métier.

Si le bio a conquis 23% des agriculteurs autrichiens, aujourd’hui le marché stagne. Très dépendant du gaz russe, le pays est frappé de plein fouet par une inflation record -près de 8% en 2023 – qui pousse les consommateurs à chercher les prix les plus bas. Un contexte qui pourrait bien freiner la progression du bio autrichien. Pour Robert Holzer, la filière a de toutes façons atteint un plafond. « Je pense qu’il y a suffisamment d’exploitations bio, il ne faut pas que leur nombre augmente. En ce moment le marché est dans une situation de stagnation, voire de recul. L’Allemagne était jusqu’ici notre principal marché d’export, mais elle augmente elle-même en permanence sa part de surfaces cultivées en bio. Ça va réduire nos débouchés ». L’Autriche reste tout de même le seul Etat membre de l’UE a avoir déjà atteint l’objectif de 25% de surfaces bio d’ici 2030.

 

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