À cinq jours d’intervalle, les tracteurs sont de retour dans Paris. À première vue, les agriculteurs poursuivent leur mobilisation qui dure maintenant depuis décembre, d’abord contre la stratégie d’abattage mise en place pour lutter contre la dermatose nodulaire contagieuse (DNC), puis contre le traité de libre-échange avec le Mercosur. Pourtant, plusieurs stratégies coexistent dans le monde agricole, si bien que les tracteurs d’une semaine ne sont pas forcément ceux de la suivante.
Une séance le 11 février à l’Assemblée pour discuter des décrets d’application de la loi Duplomb
D’ailleurs, les « bonnets jaunes » de la Coordination rurale (CR) s’étaient vus interdire toutes leurs manifestations déclarées à Paris le 8 janvier dernier, ce qui ne les avait pas empêchés de réussir à atteindre l’Assemblée nationale. Ce mardi, c’est une chorégraphie bien plus ordonnée et répétée qui s’est mise en place. Le cortège de 350 tracteurs est entré dans Paris au petit matin avec l’autorisation de la préfecture, avant de s’installer aux abords de l’Assemblée nationale, quai d’Orsay, encadré par les forces de l’ordre.
Cette fois-ci, les rédactions ont été prévenues en temps et en heure et les caméras sont présentes devant l’Assemblée pour assister aux échanges entre les représentants de la FNSEA, premier syndicat agricole, et la ministre de l’Agriculture Annie Genevard (LR). Au centre des discussions, se trouve la loi dite « Duplomb » votée par le Parlement l’année dernière et soutenue par la FNSEA, qui proteste contre les délais de publication des décrets d’application.
La présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet est aussi allée à la rencontre des agriculteurs sur le parvis de l’Assemblée et annoncé une séance le 11 février consacrée à l’application de la loi Duplomb. « On a un suivi sur le site de l’Assemblée qui montre que le baromètre de l’application des lois n’est pas très bon. C’est récurrent et ça concerne tous les domaines, j’ai donc décidé de mettre un peu plus de pression avec cette séance publique dédiée », a-t-elle développé. En fin d’après-midi, Sébastien Lecornu a tenté d’éteindre l’incendie en annonçant un projet de « loi d’urgence » sur la politique de l’eau présenté en mars, la « prédation » du loup et les « moyens de production », qui sera examiné par le Parlement « avant l’été ».
Une alliance inédite entre la Coordination rurale et la Confédération paysanne
Cette séquence symbolise bien le difficile équilibre que tente de trouver le syndicat agricole majoritaire, dont l’hégémonie a pour la première fois été remise en cause lors des dernières élections professionnelles dans les chambres d’agriculture en 2025. La Coordination rurale (CR) était alors arrivée en tête dans 14 départements pour le collège des exploitants agricoles. Elle avait finalement remporté dix de ces départements après prise en compte des votes des autres collèges, mettant ainsi fin à un quasi-monopole historique de la FNSEA sur les chambres d’agriculture qui organisent la profession. La Confédération paysanne avait de son côté remporté trois départements.
L’une de ces organisations fustige les normes et les contraintes environnementales et s’en prend aux permanences parlementaires de députés écologistes, quand la deuxième promeut au contraire un modèle d’agriculture écologique et proteste précisément contre les lois qui visent à « lever les contraintes » pesant sur les agriculteurs comme la loi Duplomb. Pourtant, la Confédération paysanne et la Coordination rurale se sont retrouvées à faire front cet automne et cet hiver face à la stratégie d’abattage du gouvernement en réponse à la DNC. La « Conf » et la « CR » défendaient une campagne de vaccination préventive massive du cheptel français, quand la FNSEA penchait, elle, pour cette stratégie d’abattage pour contenir l’épidémie.
« J’ai du mal à ne pas comprendre cette forme de radicalité »
Comme un symbole, il y a quelques jours, lors de la mobilisation parisienne des agriculteurs, deux porte-parole de la Confédération paysanne – Thomas Gibert et Stéphane Galais – ont été arrêtés et placés en garde-à-vue le 9 janvier au matin, tout comme le président de la Coordination rurale corse – Cyril Carria – la veille.
« Là où se retrouvent la Conf et la CR, c’est sur la défense d’une agriculture à taille humaine, d’un modèle de paysans ancrés dans leurs territoires et pas soumis à une financiarisation extrême. Mais ça s’arrête là. La CR reste anti-réglementation, anti-norme, ce qui est complètement orthogonal aux positions de la Conf, et aux nôtres également », analyse le sénateur écologiste Daniel Salmon, qui rappelle aussi que les contextes locaux peuvent aussi jouer dans le rapprochement de telle ou telle section départementale d’un syndicat. D’après ce spécialiste des questions agricoles du groupe écologiste du Sénat, la FNSEA est de son côté « gêné aux entournures » par la situation. La position de syndicat majoritaire en fait le partenaire privilégié du gouvernement, mais elle oblige aussi la FNSEA à jouer le jeu des institutions dans une période de crise aiguë du modèle agricole français.
« Il faut reconnaître que la pression syndicale diverge, parfois sur le fond, mais surtout sur la forme », admet Jérémy Decerle, député européen Renew et ancien responsable des Jeunes Agriculteurs (JA), syndicat allié à la FNSEA. « Si j’essaie de ne pas prendre parti, je dirais qu’il y a un syndicalisme qui reste majoritaire dans la construction de réponses à des questionnements de longue date qui tardent à arriver. Et puis une contestation un peu plus extrême, avec la Conf et la CR, qui sont sur des revendications plus globales. Mais j’ai du mal à ne pas comprendre cette forme de radicalité, il y a un ras-le-bol assez criant. »
Mercosur : les oppositions attendent le vote du Parlement européen sur la saisine de la Cour de Justice européenne
Les trois syndicats s’opposent à l’accord de libre-échange Mercosur avec les pays d’Amérique du Sud, mais là aussi, alors que la Confédération paysanne et la Coordination rurale s’opposent fermement à la logique même des accords de libre-échange, la FNSEA défend traditionnellement une attitude plus favorable à l’accompagnement de la mondialisation et dénonce aujourd’hui le traité « en l’état.
Jérémy Decerle, comme Daniel Salmon rappellent tous les deux que le Parlement européen votera la semaine la saisine de la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE), qui serait suspensive en attendant sa décision. « Je le dis d’autant plus facilement que je siège dans le groupe le plus libéral du Parlement européen [Renew], mais je fais le travail pour convaincre des collègues et à la fin on comptera les voix. C’est un peu facile de dire que c’est la faute de Macron quand le Mercosur est validé avec les voix des amis de M. Bardella et M. Retailleau [PPE, ECR et Patriotes]. De même pour les socialistes espagnols, à M. Faure d’aller les convaincre ! » ajoute Jérémy Decerle. Le scrutin au Parlement sur la saisine de la CJUE s’annonce serré.