FRANCE-COGNAC-GEOGRAPHICAL INDICATION
Crédits : CHINE NOUVELLE/SIPA

Face aux droits de douane, la filière du cognac en pleines turbulences : « On attend que la diplomatie porte ses fruits »

Plusieurs centaines de salariés de la maison de cognac Rémy Martin en Charente se voient placer en chômage partiel, alors que la hausse des tarifs douaniers chinois et américains fait plonger les exportations. À terme, ce sont près de 70 000 emplois directs et indirects qui sont menacés par la crise du secteur. Éric Lombard, le ministre de l’Economie, est attendu en Chine le mois prochain.
Romain David

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L’économie française déjà impactée par la guerre commerciale. La maison de cognac Rémy Martin, filiale de Rémy Cointreau, l’un des fleurons du secteur, va mettre au chômage partiel deux tiers des quelque 390 salariés de son site d’embouteillage de Merpins en Charente. Déjà frappée depuis octobre par d’importantes sanctions chinoises, la filière est désormais soumise à un tarif douanier de 10% sur les produits exportés aux Etats-Unis, et se retrouve prise en étau dans la mesure où elle réalise la quasi-totalité de son chiffre d’affaires sur ces deux marchés.

La maison Rémy Martin a mis en place une période de chômage partiel de trois mois renouvelables, indique une source syndicale auprès de l’Agence France-Presse. Les salariés concernés devraient subir une baisse de salaire de 7%. Hasard du calendrier : ce vendredi les principaux leaders syndicaux étaient reçus à Bercy pour évoquer les effets des droits de douanes américains sur l’emploi. La CGT compte notamment présenter au ministre de l’Economie une quinzaine de propositions, dont un « moratoire sur les licenciements ».

Une filière presqu’exclusivement orientée vers l’export

« La maison Rémy Martin est installée sur mon territoire, je les suis depuis des années », explique le sénateur Union centriste de Charente François Bonneau. « S’ils prennent dès à présent ce type de décision, c’est pour éviter d’avoir à en prendre de plus douloureuses dans quelques mois », explique-t-il. « C’est une solution de prudence, dans un contexte très perturbé. La production de cognac implique un temps long, les entreprises doivent anticiper les à-coups, en l’occurrence un risque de surproduction. »

« Malheureusement, les autres grandes maisons risquent de suivre dans les prochaines semaines », alerte le sénateur LR de Charente-Maritime Daniel Laurent, président du groupe d’étude vignes et vin au Sénat. « Le dialogue bilatéral a été rétabli avec la Chine. Une solution est activement recherchée. Mais-est-ce qu’on y arrivera à temps ? », interroge l’élu.

98% de la production de cognac est vendue à l’export, soit l’équivalent de 165 millions de bouteilles expédiées à l’étranger pour un montant de 3,3 milliards d’euros, selon les chiffres du syndicat des maisons de Cognac (SMC) pour l’année 2023. « Le marché américain, premier en termes de volume, représente 50% des ventes, et le marché chinois 25 %. Quand vous avez 75% de vos ventes qui sont impactées, vous en subissez forcément les conséquences », relève François Bonneau.

Un bras de fer entre Bruxelles et Pekin

Le 5 janvier 2024 la Chine a ouvert une enquête commerciale sur les spiritueux en provenance de l’Union européenne. Elle a été déclenchée en représailles des taxes imposées aux véhicules électriques exportés vers l’Europe. En effet, Bruxelles estime que les fabricants chinois bénéficient d’importantes subventions publiques qui boostent leur compétitivité.

Depuis le mois d’octobre la Chine retient donc sur les importations de cognac et d’armagnac un dépôt de garantie de 34,8%, qui pourra être débité rétroactivement si le régime de Pékin se décide à appliquer une taxation fixe, selon les conclusions de l’enquête lancée. Celle-ci aurait dû s’achever le 5 avril, mais la France a obtenu un sursis de trois mois.

Pour autant, les expéditions de cognac vers la Chine se sont déjà contractées, avec une chute de 9,6 % en volume et de 23,8 % en termes de valeur sur l’année 2024, indique le Bureau national interprofessionnel du cognac (BNIC). Et la tendance s’accélère : sur le seul mois de février 2025, les exportations vers la Chine ont chuté de 72%.

Un enjeu diplomatique

Le ministre de l’Economie Éric Lombard est attendu sur place le 15 mai pour une rencontre avec son homologue.  « C’est une étape intéressante qui montre que les choses bougent. La guerre commerciale que se livrent Washington et Pékin ouvre des opportunités pour retravailler avec la Chine », veut croire la sénatrice LR Catherine Dumas, qui a beaucoup travaillé sur l’industrie du luxe. « Mais nous ne débloquerons la situation que si le Premier ministre s’engage à son tour, les responsables chinois sont très sensibles à ce genre de chose, c’est de la diplomatie d’influence. »

Avant que la censure ne fasse tomber son gouvernement, Michel Barnier aurait dû effectuer ce déplacement. Son successeur y est pressé par le président de la République nous indiquent plusieurs sources, mais François Bayrou refuse pour l’heure de s’y engager. « Il est assez timoré sur ce sujet. De par son histoire politique et son parcours, le Premier ministre n’a visiblement pas une très grande appétence pour ce type de démarche », relève Catherine Dumas.

« Le gouvernement sera peut-être obligé d’accompagner les entreprises »

« Le mois de juillet sera déterminant », souligne François Bonneau. Au même moment, la pause de 90 jours sur les droits de douane américains arrivera à son terme. Reste à savoir si Washington les relèvera à nouveau à 20%, comme initialement envisagé pour les produits européens. Les Etats-Unis pourraient consentir à un geste dans la mesure où Bruxelles a finalement abandonné sa hausse des taxes sur le bourbon et les whiskys américains, précisément pour éviter des représailles aux vins et spiritueux européens. « Nous n’avons aucune certitude de ce que fera Donald Trump. Mais en tout état de cause, si la Chine maintient un niveau de taxe à 30 ou 40%, cela suffira à asphyxier le marché », ajoute François Bonneau.

Avec des conséquences potentiellement dramatiques sur l’un des principaux secteurs d’emploi de la Charente et de la Charente-Maritime. « Le cognac représente 14 000 emplois directs et 58 000 emplois indirects », indique la sénatrice socialiste de Charente Nicole Bonnefoy. Elle évoque, pêlemêle, les transporteurs, les entreprises du bâtiment ou encore les menuisiers qui construisent les chais. « Dans l’immédiat, nous ne pouvons compter que sur une solution politique. On baisse la tête et on attend que la diplomatie porte ses fruits. »

« Pour l’instant, le secteur tente de s’autoréguler en baissant la production, mais au bout du compte, le gouvernement sera peut-être obligé d’accompagner les entreprises », glisse encore François Bonneau. Mais Nicole Bonnefoy évoque aussi la nécessité d’une remise en cause et appelle la filière à se diversifier. « On ne peut pas se contenter d’attendre l’argent des pouvoirs publics et du contribuable. Tout miser sur un seul produit, avec seulement un ou deux marchés comme débouché vous fait courir un énorme risque le jour où la machine se dérègle. »

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