Grande distribution : « Le prix bas, c’est notre problème, c’est notre gestion », se défend le numéro 1 de Leclerc devant la commission d’enquête du Sénat

Philippe Michaud, président exécutif du groupement E.Leclerc, a défendu le modèle de ses magasins adhérents face à la commission d’enquête du Sénat consacrée aux marges des industriels et de la grande distribution. Il récuse toute pression dans les négociations commerciales.
Guillaume Jacquot

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Elle est l’enseigne de la grande distribution la plus fréquentée du pays. Leclerc était dans le radar de la commission d’enquête du Sénat consacrée aux marges des industriels et de la grande distribution. Trustant la première place des enquêtes de consommation, les magasins adhérents ont fait des prix bas leur marque de fabrique. Une question centrale a donc taraudé la rapporteure écologiste, Antoinette Guhl. « Comment garantir la juste rémunération des producteurs, qui nous le disent à chaque crise agricole, qu’ils ne réussissent pas à vivre dignement de leurs revenus ? »

« On a tous le même respect de la matière première agricole à un instant T. Après ce qu’il vient, c’est notre fonctionnement. C’est là-dessus que l’on fait notre différence, c’est sur notre organisation », a affirmé aux sénateurs Philippe Michaud, président exécutif du Galec, le groupement d’achat des Centres E.Leclerc. Cette coopérative d’achat est le bras armé commercial de 800 magasins adhérents. Et d’ajouter : « Je vais être très clair, nous n’achetons pas 7, 12 ou 30 % moins cher que nos concurrents, notre modèle unique dans la grande distribution est notre identité. Je déplore que l’on associe notre volonté inébranlable de défendre le pouvoir d’achat en l’opposant à des soi-disant dégradations de valeurs et de qualité de plus. »

« Ce qu’on appelle la guerre des prix entre les distributeurs, c’est une garantie fantastique »

Le dirigeant a justifié l’écart avec ses concurrents par la force du modèle propre à Leclerc, plus agile avec une logique décentralisée. « Ce n’est pas obligatoirement le prix qui fait la différence de prix. La structure même de nos entreprises, la structure même de notre fonctionnement, la structure coopérative, nous permet de le faire », a-t-il détaillé. « Par rapport à d’autres enseignes, on n’a pas racheté de groupe concurrent. On ne s’est pas mis de l’argent sur le dos. On est très raisonnables dans la façon dont on gère, en bon père de famille. »

Comme Auchan deux jours plus tôt, passé sur le grill de la commission d’enquête, le président exécutif du Mouvement Leclerc a revendiqué que l’enseigne avait contribué à alléger la pression de l’inflation sur les ménages. « Ce qu’on appelle la guerre des prix entre les distributeurs, c’est une garantie fantastique. Parce que la pire des choses, c’est que tout le monde baisse les bras, laisse passer le cours parce qu’à la fin, il y aura un effet inflationniste stratosphérique, et cela va être les 69 millions de Français qui vont les payer. Donc l’agriculteur, obligatoirement a un prix juste, mais le prix bas c’est notre problème, le prix juste il faut y faire attention […] Moi je fais un prix bas, parce que je peux le faire, parce que j’ai envie que les clients viennent chez moi. »

Philippe Michaud a par ailleurs souligné que la grande distribution n’était pas le seul débouché de l’agriculture. Elle n’absorbe que 40 % de sa production. Et de poursuivre : « La loi Egalim [encadrant les relations commerciales, ndlr] ne touche pas la restauration collective, la restauration des grossistes, etc. Donc il manque quand même un maillon à la chaîne dans cette histoire. »

Invité à présenter le compte d’exploitation d’un magasin moyen, Philippe Michaud a livré des statistiques, proches de celles exposées par la veille par son concurrent à la tête de Super U. D’une marge de 25,50 %, il faut retirer les frais de personnels (12,50 %), les dépenses de publicité (1 %), les charges de fonctionnement et la fiscalité (7 %), et puis les charges d’investissements (2,5 %).

« On s’assure que tous les magasins Leclerc retransfèrent aux clients tout ce que l’on a négocié »

L’une des autres caractéristiques du mouvement Leclerc est de laisser le choix à chaque magasin adhérent de fixer les montants des marges qui redirigent vers une baisse du prix payé par le consommateur. Un principe contradictoire avec l’objectif de faire figurer les prix les plus bas du marché, pour la rapporteure. « Il nous a même été dit que des vérifications étaient faites » pour s’assurer « que le magasin est bien le magasin le moins cher dans un rayon 10 km », a-t-elle rappelé. Le président exécutif a confirmé cette information. Se réclamer de Leclerc nécessite de fixer des prix au moins à un indice 96 par rapport à une base 100, c’est-à-dire proposer au moins des références à des prix 4 % plus bas que dans la concurrence.

Sous peine d’une radiation ? Philippe Michaud a laissé entendre que cette ultime sanction était exceptionnelle. « Pour moi, ce n’est jamais arrivé. Je me laisse un joker, en 1991 peut-être. » Il a, néanmoins, concédé qu’il y avait un suivi de la part de l’association chapeautant la coopérative. « Ça nous paraît normal, qu’à partir du moment où on donne la philosophie et la transparence du prix d’achat total, qu’en contrepartie, on s’assure que les adhérents et que tous les magasins Leclerc retransfèrent aux clients tout ce que l’on a négocié. »

La centrale d’achat Eurelec, basée en Belgique, « pas faite pour contourner » la loi

La commission d’enquête a également évoqué le cas précis d’Eurelec, la centrale d’achat européenne pour regrouper les achats de Leclerc, mais aussi de deux autres partenaires, l’allemand Rewe et le belgo-néerlandais Ahold Delhaize. Le sujet de ces organisations, basées hors de France, avait été évoqué au Sénat en 2024 par exemple, au moment d’une crise agricole.

« On se trouve dans une situation dans laquelle les conditions commerciales sont négociées hors du champ du droit français, alors même que les produits sont vendus en France, et que la valeur y est réalisée en France », a interpellé ce jeudi la sénatrice Évelyne Renaud-Garabedian (LR). Philippe Michaud a contesté cette lecture, indiquant que cette centrale, de droit belge et née en 2016, n’était « pas faite pour contourner une loi qui n’existait pas » à l’époque. « Cette centrale a été montée en réponse à l’évolution grandissante des rapprochements entre entreprises multinationales qui commençaient à peser très lourd dans nos négociations », a-t-il justifié.

Il a ajouté que les fournisseurs de cette centrale pèsent entre « un et 100 milliards » de chiffre d’affaires, et qu’ils ne sont « ni des PME ni des coopératives agricoles ». « On ne négocie pas de matières premières agricoles brutes dans nos centrales d’achat », a-t-il assuré.

La loi Descrozaille de 2023 est venue préciser que les dispositions des lois Egalim, sur les relations commerciales, s’appliquaient également « à toute convention entre un fournisseur et un acheteur portant sur des produits ou des services commercialisés sur le territoire français ». La Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes avait par ailleurs infligé 38 millions d’euros d’amende à Eurelec en août 2024, pour ne pas avoir respecté les délais des négociations avec une soixantaine de fournisseurs.

La rapporteure en a profité pour savoir si le numéro un du mouvement Leclerc partageait les critiques formulées par la directrice commerciale des achats alimentaires Valérie Jubert deux jours plus tôt, au sujet des lois Egalim. Celle-ci avait soulevé la « complexité normative » de ces textes votés pour garantir un prix incompressible pour les agriculteurs. « Je me pose cette question : est-ce qu’il est encore raisonnable que la négociation soit devenue une telle épreuve de force administrative et juridique ? » Le président exécutif a tenté de déminer. « Ce n’était pas une critique en soi […] C’est vrai que cette complexité est peut-être, à un moment donné, contre-productive. »

Spécialiste de ces questions, pour avoir activement pris part à un groupe de suivi ces dernières années, la présidente de la commission d’enquête Anne-Catherine Loisier (Union centriste) a rappelé que la loi Egalim n’était « pas née dans la tête des parlementaires », mais qu’elle était issue d’une « large consultation citoyenne », les Etats généraux de l’alimentation.

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