Le monde a les yeux rivés sur les affrontements au Moyen Orient. L’opération militaire israélo-américaine déclenchée ce week-end en Iran et les ripostes de Téhéran vis-à-vis de ses voisins du Golfe, eux aussi producteurs d’hydrocarbures, auront potentiellement des répercussions internationales au niveau économique, dont on peine pour le moment à prendre la mesure exacte. En pleine escalade militaire, le blocage du détroit d’Ormuz, ce goulot d’étranglement large d’une cinquantaine de kilomètres entre le golfe Persique et le golfe d’Oman, où transitent chaque année près de 20 % de la consommation mondiale en hydrocarbures, s’est traduite immédiatement ce lundi dans les cours. Depuis ce week-end, ces centaines de pétroliers s’accumulent de part et d’autre, et certains ont été visés par des tirs.
Le baril de Brent, référence mondiale à l’ouverture des marchés, s’est envolé de plus de 13 %, dépassant les 82 dollars. La réaction est encore plus violente pour le gaz, dont le prix a bondi jusqu’à plus de 50 % dans la journée.
« Cela commencera à être un choc si l’on atteignait 90 ou 100 dollars le baril »
Si les cours ont réagi avec vigueur dès les premières heures, nombre de spécialistes soulignent que la durée de l’opération militaire et son ampleur seront les vrais déterminants du prix. « L’escalade autour de l’Iran et la fermeture de facto d’Ormuz posent un risque majeur de choc pétrolier, avec un baril qui peut rapidement s’envoler vers des niveaux à trois chiffres, même si la configuration mondiale est moins vulnérable qu’en 1973 », estime ce lundi Patrice Geoffron, professeur de sciences économiques à l’université Paris-Dauphine. Directeur du Centre de géopolitique de l’énergie et des matières premières (CGEMP), il explique toutefois que l’environnement a changé depuis les deux chocs pétroliers des années 1970, avec la montée en puissance du pétrole dans les Amériques, une meilleure efficacité énergétique, des stocks stratégiques plus importants, ou encore une diversification géographique des approvisionnements.
« Cela commencerait à être un choc si l’on atteignait 90 ou 100 dollars le baril », se projette Jacques Percebois, professeur émérite à l’Université de Montpellier, et fondateur du Centre de recherche en économie et droit de l’énergie (CREDEN). Rappelons que le baril avait atteint son record à l’été 2008, à plus de 147 dollars. En mars 2022, au début de la guerre en Ukraine, il avait frôlé les 140 dollars.
« On est à peine sur la moyenne historique du prix du baril, on ne peut pas parler de cote d’alerte, ni dire que l’on est dans un moment où le prix du pétrole est cher. Évidemment, c’est un choc mais nous ne sommes pas dans une déflagration », remet également en perspective Anthony Morlet-Lavidalie, économiste à l’institut Rexecode (Centre de recherches pour l’expansion de l’économie et le développement des entreprises). Certaines projections évoquent un Brent pouvant tutoyer « les 130 dollars » comme en 2022, mentionne Patrice Geoffron, professeur à Paris-Dauphine.
« Si l’Iran décide d’attaquer les infrastructures pétrolières, on rentrerait dans un autre monde »
« Tous les acteurs, pour l’instant, restent attentifs à la situation car elle pourrait évoluer dans un sens, ou dans l’autre », ajoute-t-il néanmoins. L’analyste explique que la stratégie américaine et l’attitude de l’Iran seront déterminantes dans les prochains jours. « Si l’Iran décidait d’attaquer les infrastructures pétrolières et gazières de la région, là on rentrerait dans un autre monde », insiste-t-il. La remise en état des complexes hydrocarbures après des frappes nécessiterait des délais autrement plus longs qu’une simple interruption des passages sur une mer. « Les marchés sont fébriles, ils craignent un enlisement du conflit », ajoute Jacques Percebois.
Ce matin, les regards se tournaient sur l’immense raffinerie de Ras Tanura, une composante essentielle de la production de pétrole d’Arabie saoudite avec un demi-million de barils par jour. Le site a dû mettre à l’arrêt par précaution certaines activités, après une attaque de drones ayant provoqué un incendie.
Ormuz, un passage obligé y compris pour l’Iran
Un élément est néanmoins à prendre en considération pour bien mesurer les implications d’un détroit d’Ormuz à l’arrêt : 90 % des exportations de pétrole iranien sont à destination de la Chine. « L’Iran peut difficilement jouer avec le détroit d’Ormuz, car c’est sa manne financière », rappelle Anthony Morlet-Lavidalie.
Le principal client de Téhéran a également la nécessité de pouvoir poursuivre ses importations. « La Chine en a besoin. Il n’y a pas vraiment de substitut. Mais ils peuvent s’en passer à court terme, le pays a constitué des réserves stratégiques », complète l’économiste. La première économie asiatique n’est d’ailleurs pas la seule à être sous pression. D’autres pays asiatiques importants, comme l’Inde, le Japon et la Corée du Sud, pourraient aussi être mis en difficulté par la fermeture du détroit.
L’autre grand ensemble économique qui pourrait faire les frais de cette situation est bien évidemment l’Union européenne. Ce matin, la Commission européenne a néanmoins indiqué ne pas avoir de « craintes immédiates » au niveau de l’approvisionnement. « Elle est très sensible aux prix mondiaux du pétrole et aux prix des produits raffinés, qui pourraient avoir un impact rapide sur l’inflation et la croissance », pointe le professeur Geoffron. « Une réduction prolongée du trafic, de 50 % pendant deux mois par exemple, se traduirait par une baisse tangible de l’offre mondiale et une hausse marquée des prix à la pompe, notamment en Europe », calcule-t-il.
L’annonce de l’arrêt de la production de gaz naturel liquéfié (GNL) au Qatar a d’ailleurs eu un impact sur le niveau des contrats à terme, cotés aux Pays-Bas. Ceux-ci ont même dépassé 47 euros le mégawattheure, mais cela reste encore loin des niveaux records de 2022, première année de l’invasion russe en Ukraine, où il avait atteint plus de 300 euros.
« L’Europe est un peu moins dépendante, les importations sont assez bien diversifiées sur le gaz. Mais les stocks sont au plus bas, donc il faut en racheter à l’heure actuelle pour l’hiver prochain, et ce sera à un prix plus élevé que prévu », relève Jacques Percebois. « L’augmentation du prix du gaz est relativement conséquente. Et, c’est peut-être la crainte importante, il peut avoir des conséquences sur les prix de l’électricité, ce qui nous rappellerait l’année 2022 », ajoute l’universitaire. « L’Europe est toujours fragile d’un point de vue énergétique, comme si nous n’avions pas appris des erreurs du passé et du nouveau monde qu’il advient », note l’économiste Anthony Morlet-Lavidalie.
La Russie pourrait apparaître comme un gagnant relatif sur le plan pétrolier
Tensions et stress pour les uns, mais opportunités pour les autres. Le renchérissement du prix des hydrocarbures pourrait faire les affaires des pays exportateurs non dépendants du détroit d’Ormuz. Patrice Geoffron considère que la Russie, les États-Unis, le Canada, le Brésil, ou encore le Guyana « peuvent capter une rente de rareté sur des barils non exposés au détroit ». Idem pour le GNL, les États-Unis et l’Australie pourraient en tirer profit. L’envolée des cours de l’or noir devrait toutefois ne pas dépasser certains seuils, au risque de pénaliser l’économie. « Donald Trump ne peut pas se permettre que le prix à la pompe augmente fortement aux États-Unis, ce qui sera le cas si le baril passe les 100 dollars », souligne encore Patrice Geoffron.
Par ailleurs, les annonces d’augmentation de production des pays de l’Opep, majoritairement présents au Moyen Orient, pourraient ne pas constituer de réelle solution, en cas de difficultés prolongées dans la région. L’Organisation des pays exportateurs de pétrole a annoncé une production de 206 000 barils par jour pour avril, supérieure aux 137 000 quotidiens qui étaient attendus. Ce sursaut resterait toutefois modeste par rapport au volume qui s’écoule par le détroit, soit 20 millions de barils. Et les capacités de contournement par les oléoducs de l’Arabie saoudite ou des Émirats n’atteignent « à peine que 2,6 millions de barils par jour », compare Patrice Geoffron.
Les menaces sur l’économie mondiale sont loin de se résumer aux tensions sur les prix de l’énergie. Plusieurs armateurs ont demandé à leurs navires de se mettre à l’abri dans cette région, et les primes de couverture de risque ont sensiblement augmenté. « Il faut surveiller le prix du fret, cela peut être un vrai sujet », avertit Anthony Morlet-Lavidalie de Rexecode, qui n’exclut pas la possibilité d’actions en mer Rouge avec les Houthis, ces milices chiites du Yémen alliées de Téhéran. « Il est certain que les aléas géopolitiques peuvent remettre en cause cette trajectoire de désinflation que l’on croyait acquise. »