L’inflation semblait être de l’histoire ancienne au début de l’année. La guerre au Moyen-Orient l’a brutalement replacée sur le devant de la scène en mars. Un mois après le déclenchement du conflit contre l’Iran, l’Insee fait état ce mardi d’une accélération brutale de la hausse des prix. C’est la conséquence mécanique, directe, de l’envolée des cours des hydrocarbures sur les marchés internationaux.
Selon l’Institut national de la statistique, les prix à la consommation en France ont augmenté de 1,7 % sur un an en mars, après une hausse limitée de 0,9 % en février, et de 0,3 % en janvier, toujours en rythme annuel. Le bond est notamment tiré par le rebond spectaculaire des prix de l’énergie. Les prix de l’énergie se sont envolés de 7,3 % en mars, selon une estimation encore provisoire, alors qu’ils s’inscrivaient encore en recul de 2,9 % sur un an en février.
« Il n’y a pas de surprise pour mars. C’est vraiment l’effet de l’augmentation du prix du baril. Rappelons que c’est un relevé préliminaire. Les derniers jours du mois n’ont pas été pris en compte dans l’indice. On pourrait avoir un ou deux dixièmes de révision à la hausse », souligne Anthony Morlet-Lavidalie, économiste à Rexecode (Centre de recherches pour l’expansion de l’économie et le développement des entreprises). « C’est un peu plus rapide que ce qu’on attendait. La dernière note de conjoncture de l’Insee prévoyait un niveau un niveau inférieur. L’inflation devrait assez vite passer au-dessus de 2 % », observe François Geerolf, économiste à l’OFCE (Observatoire Français des Conjonctures Economiques).
« On est parti pour deux-trois années probablement avec un niveau d’inflation plus élevé que ce qu’on aurait eu en l’absence de choc »
À cette heure, l’inflation en France reste cependant moins élevée que chez nombre de nos voisins, dans le prolongement des derniers mois. Selon une première estimation d’Eurostat, l’inflation dans la zone euro a atteint 2,5 % sur un an en mars, contre 1,9 % en février. La poussée des prix depuis quatre semaines au niveau pose déjà plusieurs enjeux. « 1,7 % ce n’est pas une inflation très élevée, mais elle nous sort d’un régime de basse inflation. Mais le rythme d’augmentation des salaires s’était calé sur des rythmes d’augmentation des prix relativement faibles. Au quatrième trimestre, les salaires horaires progressaient de 1,7 % sur un an. Dès lors qu’on se rapproche, ou que l’on risque de dépasser une inflation de 2 %, il y a une perte de pouvoir d’achat. C’est un premier impact qui est tout à fait sensible », analyse Anthony Morlet-Lavidalie.
Si les données de mars sont conformes aux prévisions des économistes, les questions demeurent ouvertes pour les prochains mois. L’ampleur du choc reste étroitement liée aux perturbations dans le détroit d’Ormuz. « À date, on prévoit que l’inflation passe par un pic à 2,5 % dans le courant de l’été. Cela pourrait être revu à la hausse si la situation s’aggrave et que l’on a des pénuries et des difficultés d’approvisionnements qui se généralisent », se projette l’économiste de Rexecode. Et d’ajouter : « On est parti pour deux-trois années probablement avec un niveau d’inflation plus élevé que ce qu’on aurait eu en l’absence de choc. »
Reste à savoir avec quelle vigueur ce choc initial sur l’énergie se diffusera dans les autres segments des prix, en particulier les biens manufacturés, et surtout les produits alimentaires, les combats dans le Golfe Persique perturbant également la chaîne d’approvisionnement des intrants comme les engrais.
« La consommation marque déjà le pas »
Selon les chiffres provisoires publiés par l’Insee, l’évolution des prix dans l’alimentaire n’a pas connu de soubresauts ce mois-ci. En un an, ils progressent de 1,8 %, un rythme légèrement inférieur à celui observé en février (2,0 %). La hausse des produits frais connaît même une décélération, leur inflation passant de 1,8 % à 1,1 % en rythme annuel. Rappelons que les trois mois de négociations commerciales, qui ont pris fin le 1er mars, entre les enseignes de la grande surface et leurs fournisseurs s’étaient conclues sur des revalorisations contenues. Le gouvernement avait annoncé des augmentations comprises en moyenne entre 0 et 1 % sur l’année 2026.
Ce regain d’inflation reste une mauvaise nouvelle pour les ménages, qui ne se sont jamais vraiment remis de la grande vague inflationniste de 2022-2024. « Là on arrive après quelques années où déjà le pouvoir d’achat était une question. Potentiellement, ils vont devoir réencaisser des baisses de pouvoir d’achat et cela risque d’être difficile », souligne François Geerolf, de l’OFCE.
Pour beaucoup de Français, cette hausse des prix énergétiques est difficilement évitable. Elle pourrait contraindre un certain nombre de foyers à faire des arbitrages douloureux, le tout dans un contexte de finances publiques plus dégradé que par le passé, laissant présager des mécanismes d’aides plus limités. « La consommation marque déjà le pas, et cela pourrait se renforcer avec les difficultés de pouvoir d’achat », met en évidence François Geerolf. En février, la consommation en biens des ménages s’est repliée significativement (-1,4 %), selon l’Insee.
Cette demande atone pourrait peser sur l’activité économique. « Ce qu’il faudra surveiller, ce sont les comportements à venir. Les entreprises vont-elles ou non répercuter, et à quelle vitesse, les prix de production dans leurs prix de vente. L’autre interrogation, ce sont les effets de second tour. Comment l’économie réagira-t-elle à tout cela, et dans quels rattrapages salariaux on rentrera », résume Anthony Morlet-Lavidalie. Pour le moment, l’évolution des prix dans les services est stable (1,7 % de hausse annuelle en mars après 1,6 % en février).
« Les entreprises avaient attaqué le choc en 2022 dans une situation bien plus favorable qu’aujourd’hui »
L’économiste rappelle au passage que le « référentiel macroéconomique a changé » par rapport à l’année 2022, marquée par l’invasion russe en Ukraine. À cette époque, l’économie mondiale était encore marquée par la reprise post-Covid. « En 2022, des industriels pouvaient faire passer des hausses de prix car la demande était au rendez-vous », précise-t-il. Ce qui est moins le cas actuellement. « Les entreprises, a fortiori françaises, avaient attaqué le choc en 2022, y compris les entreprises énergo-intensives, dans une situation bien plus favorable qu’aujourd’hui. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Les défaillances sont à des niveaux élevés. C’est un coup de semonce qui vient de s’abattre sur des entreprises plus fragiles et cela pose question ».
En mars 2022, premier mois ayant suivi le début de l’offensive de la Russie sur le territoire ukrainien, et dans le contexte d’une envolée des prix du gaz sans commune mesure avec celle d’aujourd’hui, l’inflation mesurée par l’Insee était en glissement annuel de 3,6 % à 4,5 %. Le pic avait été atteint en février 2023, avec une hausse de l’indice des prix à la consommation de 6,3 %.
« L’ampleur du choc est bien moindre. Si les conditions d’aujourd’hui se maintenaient durablement, on pourrait aller dans un monde qui se rapproche de 2022 », prévient Anthony Morlet-Lavidalie.