Guerre en Iran : pas de récession à ce stade, selon les économistes, mais un ralentissement mondial perceptible
Crédit : Yassine Mahjoub / SIPA / 2605060021

Guerre en Iran : pas de récession à ce stade, selon les économistes, mais un ralentissement mondial perceptible

Le sommet du G7 des ministres des Finances s’ouvre dans une période de grande inquiétude pour la croissance mondiale. Le blocage du détroit d’Ormuz, dans le Golfe Persique, s’il se prolongeait, pourrait accentuer les difficultés sur nombre d’économies du globe. Les marges de manœuvre, en dehors d’une résolution du conflit, sont par ailleurs limitées.
Guillaume Jacquot

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Le G7 Finances a connu des heures plus heureuses. C’est sur fond de contexte macro-économique morose, et instable, que les ministres de l’Économie ou des Finances de sept des dix pays avec les richesses les plus importantes se retrouvent pour deux jours à Paris à partir de ce lundi, en amont du sommet qui réunira leurs chefs d’Etat ou de gouvernement respectifs le mois prochain. Les différents argentiers de ces pays développés se retrouvent en quelque sorte au chevet d’une économie mondiale qui subit les conséquences de la guerre dans le Golfe Persique.

Plus de onze semaines après le début des frappes américaines et israéliennes, Washington et Téhéran n’ont toujours pas conclu d’accord et le cessez-le-feu demeure fragile. L’arrêt quasi-total du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz, où transite en temps normal près d’un cinquième du pétrole mondial et une quantité non négligeable de matières premières industrielles, continue de peser sur les coûts et la bonne marche des chaînes de valeur.

Cette crise, dont ne voit pas le bout, ne laissera pas indemne les économies du globe, même s’il reste difficile d’en saisir l’ampleur, sans connaître l’épilogue de la crise au Moyen Orient. Chaque jour de perturbation supplémentaire qui s’écoule grippe un peu plus les rouages du commerce international.

 « Jusqu’à présent, l’économie mondiale n’a pas trop mal résisté. Ce qui est préoccupant, c’est qu’on est en train de glisser d’un scénario de choc transitoire à un scénario de choc durable. La rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping était un jalon que tout le monde avait en tête comme espoir de dénouement des difficultés. Force est de constater que cela n’a pas accouché d’une solution. On rentre dans un univers de scénarios où les choses peuvent traîner de plus en plus en longueur », se projette Charles-Henri Colombier, directeur du pôle Conjoncture et Perspectives à l’institut Rexecode.

Les récents indicateurs dans les économies avancées, concernant le premier trimestre, dessinent déjà une base de départ peu reluisante, sachant qu’il s’agit de données qui documentent pour l’essentiel le niveau d’activité antérieur à la guerre en Iran. En Allemagne, la prévision annuelle de croissance a par exemple été divisée par deux. Tout aussi inquiétant, la croissance française a calé durant les trois premiers mois de l’année.

« Cela risque d’affecter durablement, au moins jusqu’à la fin de l’année, les économies européennes »

S’il est désormais acté, aux yeux du Fonds monétaire international par exemple, que la croissance mondiale sera plus faible que prévu, et ce, même si le cessez-le-feu se pérennise, les économistes demeurent prudents sur la suite des évènements. En particulier sur le risque de deux trimestres où la croissance reculerait, ce qui définit une récession. « Il est encore trop tôt pour parler de récession, ce qu’on observe c’est plutôt un ralentissement significatif de l’économie mondiale », note Thomas Grjebine, économiste et responsable du programme « macroéconomie et finance internationales » au CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales). « La hausse des prix de l’énergie affecte nos économies. Ce n’est malheureusement que le début, car avec un prix du baril supérieur à 100 dollars, cela risque d’affecter durablement, au moins jusqu’à la fin de l’année, les économies européennes », anticipe-t-il.

« On n’est pas à ce stade dans un scénario de récession », considère également Sylvain Bersinger, économiste et fondateur du cabinet Bersingéco. « Dans les chiffres du premier trimestre, la tentation que l’on peut faire c’est le lien avec la guerre, mais l’impact n’est pas encore clairement perceptible. Le temps que les prix du pétrole se diffusent dans la chaîne industrielle, il faudra plusieurs mois. A ce stade, on vit un mini-choc pétrolier, une crise énergétique, mais pas une crise telle qu’on l’a connue dans les années 70 ou en 2022 en Europe. Il y a un choc, au sens où l’approvisionnement en pétrole a diminué de 10 à 15 %, mais on n’est pas sur des niveaux de prix qui laissent à penser que l’on va aller vers une récession », explique-t-il.

« On n’est pas encore entrés dans une dynamique récessive. On est plutôt en train de se rapprocher d’une croissance nulle, si les choses se prolongent encore. Avec un baril de Brent à 100 dollars, on se rapproche de ce type de configuration pour les économies nettement importatrices de pétrole, avec des degrés de vulnérabilité qui sont variables », résume l’économiste Charles-Henri Colombier.

« A la lisière de la récession technique pour un certain nombre d’économies européennes »

Les impacts de l’envolée des prix du pétrole ne sont pas homogènes selon les pays, selon que l’on parle des Etats-Unis, des pays européens ou du Japon. « C’est moins violent pour l’économie américaine, pour qui c’est un enjeu de redistribution interne. Le secteur énergétique américain bénéficie de la crise, cela a un effet positif sur ses exportations. Les ventes au détail en avril n’étaient pas particulièrement mauvaises », relève l’économiste de Rexecode. Les fragilités de plusieurs pays européens sont, à l’inverse, mises en lumière. Notamment celles où la production d’énergie est la moins décarbonée. « On est sans doute à la lisière de la récession technique pour un certain nombre d’économies européennes », poursuit-il.

« La croissance  américaine était autour de 2% au premier trimestre [en rythme annualisé], c’est deux fois plus que la croissance européenne. L’économie américaine est résiliente, et elle devrait le rester du fait de leur position de premier producteur mondial de pétrole », insiste également Thomas Grjebine.

Ce lundi, la mauvaise nouvelle est arrivée de la seconde économie du globe. La Chine a publié ses chiffres de production industrielle et de ventes au détail. Ce sont les moins élevés depuis plus de deux ans et demi. « La consommation en Chine patine, les chiffres de la production industrielle sont aussi plus mauvais que prévu. On voit que ce ralentissement de la croissance ne touche pas seulement l’économie européenne mais l’ensemble des économies mondiales »

De nombreuses économies asiatiques, dont la dépendance aux approvisionnements des pays du Golfe est plus importante, sont aussi vulnérables dans le contexte actuel, comme nous l’expliquions dès la mi-mars. « Les économies émergentes sont déjà entrées dans une logique de pénurie assez forte », prévient Charles-Henri Colombier. Le boum dans les exportations de semi-conducteurs permet à des économies comme le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan, de résister.

Sur le front de l’inflation, les niveaux importants de l’année 2022 sont encore loin d’être atteints. Mais certains signes font déjà office de signal inquiétant. La semaine dernière a été marquée par une forte remontée des taux d’intérêts pour les emprunts d’Etats, sanctionnant l’absence de solution durant le sommet Etats-Unis-Chine. « Les perspectives d’inflation deviennent plus élevées, car le risque est celui d’un scénario à l’ukrainienne où le conflit s’enkyste de nombreux mois, voire années, sans véritable solution », mentionne Charles-Henri Colombier.

« Dans quelle mesure les Etats déjà très endettés pourraient faire de la relance budgétaire ? »

Si le prix du baril se maintient au-dessus de 100 dollars, il est à craindre que l’inflation s’installe au-dessus de 2% en Europe, et vraisemblablement au-dessus de 4 % outre-atlantique, selon cet analyste. « La question c’est : que feront les banques centrales ? Si la crise s’installe dans la durée, cela deviendra difficile pour elles de ne pas réagir. Il est devenu très probable que la Banque centrale européenne relève ses taux d’ici la fin du printemps, ce qui serait un moteur de ralentissement supplémentaire », imagine Charles-Henri Colombier.

Sur le front des finances publiques, le renchérissement brutal des taux souverains est scruté comme le lait sur feu dans les pays avec les finances publiques les plus dégradées. Et pas seulement pour le renouvellement du stock de dettes. « Les taux réels [ajustés de l’inflation, ndlr] n’augmentent pas forcément. Mais s’il devait y avoir une nouvelle crise, dans quelle mesure les Etats déjà très endettés pourraient faire de la relance budgétaire ? » s’interroge Sylvain Bersinger.

Une réponse internationale, coordonnée dans le cadre du G7, est par ailleurs loin d’être évidente. Le sujet n’apparaît d’ailleurs pas formellement dans l’agenda fixé sous la présidence française. Il est seulement question d’assurer des conditions de concurrence loyales entre les grands pôles économiques, ou encore de sécuriser l’accès à des matières premières clés dans les économies du XXIe siècle. « Le sommet du G7 vise plus une réponse structurelle, notamment aux problèmes des déséquilibres mondiaux, les excédents commerciaux records de la Chine, ou la réduction des dépendances aux approvisionnements en minerais critiques », rappelle Thomas Grjebine.

« J’ai un peu peur qu’il n’y ait rien en termes de coordination. Le plus gros acteur n’a aucune envie de se coordonner avec qui que ce soit, Donald Trump a lancé une guerre commerciale, et une guerre tout court, il n’en fait qu’à sa tête », s’inquiète l’économiste Sylvain Bersinger.

« On peut peut-être attendre certaines annonces, qui permettraient de mettre un peu d’huile dans les rouages, et atténuer les effets du choc qui est en train de se propager. On peut penser à des libérations supplémentaires de stocks de pétrole stratégiques. Mais ce n’est pas le G7 qui apporte une solution singulière et durable à la crise qui s’est engagée », rappelle Charles-Henri Colombier. « La vraie discussion reste entre les Etats-Unis et l’Iran. » Ce lundi, Téhéran a par exemple formalisé la création d’un nouvel organisme pour la gestion du détroit d’Ormuz, chargée de gérer le trafic dans ce bras de mer vital pour l’économie mondiale.  Les Etats-Unis maintiennent de leur côté leur propre blocus des ports iraniens. L’éclaircie devra attendre.

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