« Lactalis est extrêmement agressif » : la centrale d’achat d’Intermarché et Auchan réfute devant le Sénat les accusations de « menaces »

Gianliugi Ferrari, président d’Everest, le bras armé commercial d’Intermarché, d’Auchan en alliance avec d’autres partenaires européens, a été longuement questionné au Sénat sur le bras de fer commercial qui l’oppose au géant Lactalis, au sujet des tarifs. Face à la commission d’enquête sur les marges des différents acteurs, le patron de la centrale refuse de parler de déréférencement mais d’une baisse « temporaire » des volumes dans les enseignes concernées.
Guillaume Jacquot

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« On va se battre comme des tigres. » Cette formule choc pourrait impliquer plusieurs grilles de lecture. Pour son auteur en tout cas, Gianliugi Ferrari, il s’agit de défendre les intérêts des grandes enseignes regroupées dans une même centrale d’achat basée à Amsterdam, celle dont il assure la présidence. Le patron d’Everest répondait ce 24 février aux questions de la commission d’enquête sénatoriale sur les marges de la grande distribution et de ses fournisseurs.

Everest est chargée de négocier chaque année au meilleur prix les produits de 52 géants de l’agro-alimentaire, pour le compte de la centrale française Aura (Intermarché, Auchan et Casino), du distributeur allemand Edeka, et du néerlandais Picnic. On retrouve ce type d’organisation chez les principales enseignes de la grande distribution en France, que ce soit avec Eurelec (Leclerc), auditionnée il y a quelques jours, ou Concordis (Carrefour et Système U).

Si ces deux entités ont fait parler d’elles ces derniers mois pour non-respect de la date butoir des négociations commerciales annuelles en France, prévues par la loi au 1er mars, Everest peut se targuer de s’être conformé à ce principe. « Je respecte toutes les choses qui sont dans la loi Egalim », a affirmé au Sénat Gianliugi Ferrari. La société est néanmoins sous le feu des projecteurs pour d’autres raisons, liées à des négociations volcaniques avec l’un de ses fournisseurs. Refusant de s’engager sur des baisses tarifaires qu’il considère comme étant « inacceptables » et « déconnectées des réalités économiques », le président de Lactalis Emmanuel Besnier a pris la plume le 19 janvier, pour se plaindre auprès de la ministre de l’Agriculture, de la disparition de plusieurs de ses produits des rayons des enseignes françaises approvisionnées par Everest. Pour le patron du géant des produits laitiers, il s’agit de « comportements manifestement contraires à la loi », qui font peser « un risque immédiat sur l’équilibre économique de la filière ».

« On réduit temporairement les achats »

Le sujet s’est sans surprise imposé comme l’un des temps forts de l’audition. Gianliugi Ferrari a contesté les « fake news » de certains fournisseurs, refusant de cautionner l’emploi de mots tels que « menaces » ou « déréférencement ». Cette dernière étant l’arme atomique de la grande distribution. Plusieurs industriels s’en sont émus auprès de la commission d’enquête.

« Il n’y a pas de menace », a argué le patron d’Everest, évoquant un « terme exagéré ». « Nous, on fait un planning, c’est un petit peu comme la date butoir. Si à cette date, on n’arrive pas à trouver un accord, nous, on réduit temporairement les achats », a expliqué le dirigeant italien, pour lequel un déréférencement revient à « enlever définitivement des produits d’un système de commandes ».

Cette séquence de pédagogie sur la « terminologie » n’a manifestement pas été du goût de la commission d’enquête. « En impact économique, ça doit être tout aussi désagréable », a interrompu la présidente (Union centriste) Anne-Catherine Loisier. Juste avant, la commission recevait les représentants de la Fédération nationale de l’industrie laitière (FNIL). Selon cette organisation, le coût du déréférencement pour une entreprise comme Lactalis représenterait 150 à 200 millions d’euros de manque à gagner. « On peut effectivement dire qu’il s’agit d’une menace », a maintenu la rapporteure Antoinette Guhl (écologiste).

Dans des termes assez forts, Gianliugi Ferrari a décrit une négociation « extrêmement difficile ». « Lactalis est un fournisseur extrêmement dur, extrêmement agressif ». Pour lui, les baisses de commandes ne sont que la conséquence d’un calendrier de négociation impossible à tenir. Bien qu’Everest ait demandé les conditions générales de vente dès le mois d’octobre, la centrale affirme ne les avoir reçues que le 1er décembre. Gianliugi Ferrari précise qu’une proposition, faite le 8 janvier, au terme d’un délai « sans bonne justification », a abouti à une proposition de hausse tarifaire de la part de Lactalis, portant sur l’ensemble de ses divisions économiques. « On a reçu une proposition impossible à traiter », s’est exclamé le dirigeant. Une seconde proposition a été transmise le 13 février, là aussi « extrêmement difficile à comprendre », a-t-il ajouté. Le bras de fer se poursuit.

Le patron d’Everest dénonce les « fake news » d’acteurs agro-industriels

Tout au long de l’audition, Gianliugi Ferrari s’est montré fermement opposé aux discours véhiculés par le « lobbying de l’agro-industriel », et les grands acteurs mondiaux du secteur, avec lesquels sa centrale est en négociation chaque année. Également PDG de la centrale de service Epic, qui assure à des fournisseurs des stratégies d’optimisation dans les magasins ou de mise en avant, l’homme d’affaires a qualifié de « fake news » la critique selon laquelle il fallait passer par cette société pour entrer en négociation à l’achat. Il souligne que 30 à 35 % des accords sont conclus avec Everest (la centrale d’achat) avant Epic (la centrale de services).

« La fédération précédente m’a répondu qu’ils n’appellent pas cela des droits de péage mais du racket », a objecté la sénatrice Antoinette Guhl. « Fake », maintient le patron des centrales, assurant au passage que les deux sociétés, basées dans des pays différents, sont complètement déconnectées avec « interdiction de connexion ». « Nombreuses sont les fédérations d’industriels qui nous ont expliqué qu’il y avait des droits de péage. Ça n’en est pas qu’une seule, nous en sommes déjà à trois qui nous expliquent ça », s’est étonnée la sénatrice de Paris. « On va tout recroisier », a ajouté Anne-Catherine Loisier.

Les griefs d’Everest contre les plus gros industriels mondiaux ne se sont pas arrêtés là. Gianliugi Ferrari a par exemple dénoncé un mécanisme à travers lequel des usines de multinationales de l’agro-alimentaire font transiter les produits par un siège en Suisse, ne laissant que 2 % de profit en France. Le numéro 1 d’Everest a par ailleurs chargé une nouvelle fois Lactalis, en s’étonnant des distorsions de prix à l’échelle européenne, sur des produits phares du groupe comme Babybel ou Président, vendus « 25 à 30 % moins cher en Allemagne qu’en France ». Selon lui, « le consommateur français est en train de financer Lactalis pour vendre un prix plus bas dans les autres pays ».

Si Everest a pris soin de rendre publique la liste de ses fournisseurs d’envergure internationale, une information a cependant fait sourciller également la présidente de commission. La centrale d’achat européenne affirme ne pas avoir de fournisseurs à moins de 100 millions d’euros de chiffre d’affaires. « Ce n’est pas énorme, on est assez étonné de ce chiffre. A 100 millions, il y a quand même des entreprises de taille intermédiaire qui sont concernées », a soulevé Anne-Catherine Loisier.

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