Après 25 ans de négociations, l’accord de libre-échange avec le Mercosur est approuvé en Europe. Une majorité qualifiée d’Etats européens a validé cet accord, qui suscite la colère des agriculteurs dans le pays. La France, elle, a voté contre. Mais isolé, Emmanuel Macron n’a pu empêcher ce dénouement.
Malgré une série de concessions accordées par Bruxelles, le Mercosur suscite l’inquiétude du monde agricole pour ses conséquences sur les producteurs français, qui seront mis en concurrence avec des productions venues d’Amérique Latine. Un autre traité de libre-échange, celui avec le Canada, le CETA, avait suscité le même genre d’inquiétudes. Si les députés l’ont ratifié en 2019, le Sénat l’a rejeté en 2024, lors d’une journée d’examen sous haute tension (voir notre article). Pourtant, le CETA est en réalité déjà en partie appliquée depuis 2017, pour ce qui est des dispositions commerciales.
« Quant à la viande bovine et porcine, on n’a pas observé la bérézina annoncée »
Le CETA a-t-il été si mauvais pour l’agriculture française ? D’après une analyse faite pour l’Institut Montaigne, think tank libéral, de Jean Luc Demarty, ancien directeur général de l’agriculture puis du commerce extérieur de la Commission européenne, la balance est en réalité positive avec le CETA pour le monde agricole français.
« Si l’on resserre la focale sur la France, la balance globale est excédentaire, y compris sur les produits agricoles, où s’étaient pourtant concentrées les levées de boucliers : l’excédent agroalimentaire a triplé passant de 200 millions d’euros à 600 millions d’euros, en profitant particulièrement aux vins et spiritueux (+ 27 %) et aux produits laitiers (+ 71 %) ; quant à la viande bovine et porcine, on n’a pas observé la bérézina annoncée, les importations canadiennes étant quasi inexistantes », écrit Jean-Luc Demarty, dans cette note datant de mai 2025. Il précise que « l’accord contingente les produits les plus sensibles (viande bovine pour les Européens, volailles et produits laitiers pour les Canadiens) et interdit l’exportation de produits comportant des substances interdites dans l’UE : le boeuf et le porc canadien, dès lors qu’il n’est pas produit à l’aide d’hormones de croissance, n’est plus compétitif en Europe ».
« On avait agité le danger à travers la viande bovine. Au final, il y a 300 tonnes de viande importée et la plupart, c’est du Bison, c’est très peu », reconnaît Laurent Duplomb
« Les chiffres sont réels. Donc acte », réagit le sénateur LR Laurent Duplomb, éleveur de profession et opposant au Mercosur. « La réalité du CETA, ce n’est ni plus ni moins la même réalité que le Mercosur. Ce n’est pas un problème de libre-échange. La problématique, c’est de faire jouer la libre concurrence avec des règles qui ne sont pas les mêmes. Et là, c’est de notre faute », souligne le sénateur LR. Il insiste : « Je ne suis pas contre les accords de libre-échange, je suis contre une concurrence déloyale ».
L’auteur d’une proposition de loi controversée sur l’agriculture souligne que « fin octobre 2025, la balance commerciale de l’agriculture française était de – 263 millions d’euros. Elle sera négative en 2025. Ce n’était pas arrivé depuis 50 ans. Ça veut dire que les accords de libre-échange pourraient avoir un intérêt, mais aujourd’hui, avec les règles imposées en France, la surtransposition, le coût des normes, c’est différent ». Le sénateur LR de la Haute Loire souligne que « le coût moyen des normes en Europe, c’est 0,5 % du PIB. L’Espagne est à 0,5 %, l’Italie à 0,8 %, l’Allemagne à 0,16 % et la France est à 4 % du PIB. Le coût de la suradministration est énorme, c’est 120 milliards d’euros ».
Concernant l’accord de libre-échange avec le Canada, « le seul problème, c’était la viande. Car les méthodes de production sont aux antipodes des nôtres », avec « aucune traçabilité, des hormones de croissance et des activateurs », souligne le monsieur agriculture du groupe LR. Mais finalement, les craintes ne sont pour l’heure pas vérifiées reconnaît Laurent Duplomb : « On avait agité le danger à travers la viande bovine. Au final il y a 300 tonnes de viande importée et la plupart, c’est du Bison, c’est très peu. Mais ça ne veut pas dire que ça restera comme ça », estime cependant le sénateur LR.
« Il n’y a pas de viande importée car les Canadiens n’arrivent pas à produire selon les standards français », souligne Vincent Louault
Vincent Louault, sénateur Horizons d’Indre-et-Loire, lui aussi éleveur, soutient clairement l’accord avec le Canada. « Avec le CETA, les rapports sont clairs, car il a été promulgué avant la ratification, on avait les chiffres. La balance commerciale de l’agriculture a été multipliée par trois. Par ailleurs, 49 % du CETA, ce sont les hydrocarbures. Je préfère acheter du gaz et du pétrole au Canada qu’à la Russie de Poutine ». Celui qui est le responsable national chargé de l’agriculture pour le parti d’Edouard Philippe ajoute : « Il n’y a pas de viande importée, juste un peu de bison. Le CETA ne pose pas de problème ».
En revanche, le sénateur du groupe Les Indépendants reconnaît qu’« avec le Mercosur, dans l’étude d’impact, c’est un accord moins favorable pour l’agriculture que le CETA. Et la France est évidemment moins avantagée par le Mercosur, à cause du bœuf, de la betterave et de l’éthanol. On va passer de 200.000 à 300.000 tonnes de bœuf importées en Europe, donc là, il y a un impact global, c’est plus une menace. Après oui, on a une opportunité pour exporter du vin, des spiritueux et des produits laitiers. Mais ce n’est pas quelque chose d’exponentiel ».
« La France ne peut pas fonctionner au rythme des éleveurs » soutient Olivier Cadic
Lors des débats sur l’accord avec le Canada, le sénateur UDI Olivier Cadic avait défendu fortement le CETA. « Rappelez-vous ce qu’il s’est passé au Sénat. Les choses se sont encore plus radicalisées avec le Mercosur », souligne l’élu. « Au Sénat, pendant les débats, tout le monde ne parlait plus que de la filière bovine, il y a une surreprésentation, mais la France ne peut pas fonctionner au rythme des éleveurs », pointe-t-il.
Preuve selon lui de l’utilité du CETA, Olivier Cadic remarque qu’« en quittant l’UE, les Britanniques sont sortis du CETA et les Canadiens n’ont pas voulu refaire un accord de libre-échange avec eux, si bien que lorsqu’ils ont signé un nouvel accord douanier avec les Etats-Unis, ils ont été obligés d’accepter de faire entrer chez eux du bœuf américain aux normes américaines. C’est quelque chose dont l’UE nous a prémunis ». Mais le sénateur représentant les Français établis hors de France rage contre l’attitude des dirigeants français : « Il est incroyable de voir que personne n’est capable, dans la classe politique, d’apporter des arguments concrets et objectifs pour expliquer ce que l’Europe nous apporte ».
« C’est comme avec le Mercosur, ça va se faire progressivement », selon la communiste Cécile Cukierman
Pour la présidente du groupe communiste du Sénat, Cécile Cukierman, il faut en revanche prendre ces bons chiffres du CETA avec des pincettes. « Depuis le début, personne n’a dit que l’ensemble des productions agricoles allait être victime du CETA, mais que la filière de l’élevage allait l’être, que ça n’allait pas arriver sous forme d’envahissement immédiat. On ne peut pas juger des conséquences à l’aune de la période écoulée. C’est la limite de la note de l’Institut Montaigne », souligne la sénatrice PCF de la Loire, qui pense qu’avec le CETA, les conditions sont réunies pour qu’à l’avenir la filière française soit menacée.
« C’est comme avec le Mercosur, ça va se faire progressivement. On met en place le principe de spécialisation agricole selon les Etats, avec une agriculture très financière et capitalistique et on ne se pose pas la question de ce qui est produit, de comment vivent les agriculteurs et de la qualité de ce qu’on mange », remarque Cécile Cukierman. Elle ajoute que « l’objectif du CETA, c’est de permettre un débouché pour la viande canadienne, pas du tout élevée dans les mêmes conditions, et c’est l’objectif du Mercosur. Et on est sur le devenir d’un monde qui va générer des gaz à effet de serre ». Pour ce qui est du Mercosur, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Lehye, pourrait le signer dès lundi. Il faudra attendre encore un peu pour voir ses impacts.