Les calendriers se chevauchent parfois. Les travaux de la commission d’enquête sénatoriale sur les marges des industriels et de la grande distribution se poursuivent en parallèle des traditionnelles négociations annuelles commerciales. Ce 3 février, les sénateurs ont commencé leurs auditions avec les enseignes d’hypermarchés. Auchan a été la première à ouvrir le bal.
Face à la représentation nationale, l’un des cadres de l’entreprise a adressé plusieurs critiques sévères à l’encontre de certains de ses fournisseurs, dénonçant à la fois des hausses injustifiées mais également un manque de transparence. Vincent Avignon, directeur des achats d’Auchan Retail, a accusé à plusieurs reprises des grandes marques d’avoir fait « fructifier leur compte d’exploitation » et d’avoir « reconstitué leurs marges », au cours des cinq dernières années, marquées par la crise sanitaire et d’avoir une inflation élevée.
Il a affirmé que, durant la période 2020-2025, les industriels ont proposé des hausses de prix de 30 à 35 %, tandis que la répercussion finale sur le consommateur a été limitée dans les rayons à environ 20-25 %, sous l’effet du jeu des négociations commerciales.
« Je sais déjà projeter à peu près les hausses qu’ils vont me donner »
Malgré un fort ralentissement de l’inflation, sous la barre des 1 % selon l’Insee, lié notamment au reflux du prix des matières premières, le dirigeant a ciblé les tarifs demandés par les industriels de l’agro-alimentaire. « J’espère vous faire sourire, mais il suffit que je regarde l’indice de prix à la consommation, je sais déjà projeter à peu près les hausses qu’ils vont me donner. Ils vont chercher toujours quatre, cinq points, au-dessus de la réalité. Donc dans la période de négociation qui nous est donnée, on passe la moitié du temps à revenir à la raison », a-t-il expliqué aux sénateurs.
Le directeur des achats a notamment, au cours de l’audition, pris l’exemple très concret des produits du rayon épicerie sucrée, emblématique selon lui des décalages qui apparaissent avec les coûts réels de production « depuis 2024 ». Vincent Avignon souligne que son enseigne a obtenu « six points de baisse » au niveau des coûts présentés par les marques distributeur, mais « six points de hausse » sur d’autres fournisseurs. Il considère que les industriels se réfugient derrière une clause bien spécifique des lois Egalim, dite option 3. Cette disposition revient à transmettre une attestation d’un commissaire aux comptes sur la part que représente la matière première agricole (celle-ci n’était pas négociable) dans la hausse de tarif demandée. Sans guère de détails, en particulier sur l’origine géographique de la matière première. « On n’arrive à rien savoir, c’est d’une opacité terrible », a-t-il dénoncé.
« J’ai tout à fait le droit d’enlever des produits quand j’estime qu’ils ne sont pas rentables »
Cette « option 3 » a également été évoquée par le directeur, au sujet du bras de fer qu’oppose Everest (la centrale d’achat commune à Intermarché, Auchan et Casino) et le géant des produits laitiers Lactalis. La multinationale accuse la centrale de retirer certains de ses produits des rayons pour obtenir des baisses de tarifs. Son PDG a saisi la ministre de l’Agriculture.
C’est la sénatrice Marie-Lise Housseau (Union centriste), sénatrice du Tarn, qui a évoqué le sujet. Vincent Avignon a souligné que le produit le plus utilisé dans les produits laitiers était « la poudre de lait, dont les cours baissent ». « À un moment donné, quand vous me parliez des marges, oui, je retire les produits de Lactalis qui sont à zéro, ou en marge négative. J’estime que ça suffit et j’ai tout à fait le droit dans ma politique d’assortiment d’enlever des produits quand j’estime qu’ils ne sont pas rentables […] Je peux quand même donner mon linéaire à qui je veux ! »
Interrogé sur le rôle des centrales d’achat dans sa stratégie, le directeur a souligné que ce système répondait à une « nécessité économique » ou encore à l’impératif de former une taille critique. « Une enseigne française qui négocierait seule avec des grands groupes mondiaux comme cela de toute façon est vouée à la disparition », a-t-il expliqué.
« On regarde ce qui nous reste à la fin et je peux vous dire que ça se compte sur les doigts d’une main »
La rapporteure Antoinette Guhl (écologiste) a surtout demandé comment, concrètement, l’enseigne « fixe les marges » à ses produits. « Je vais vous surprendre mais on ne fixe pas les marges. On maîtrise les coûts », a répondu le cadre d’Auchan. « Pour une raison assez simple, c’est que le prix est tellement dynamique sur le marché que l’objectif – j’ai presque envie de dire pour toute la distribution – c’est de coller aux basques du moins cher », a-t-il détaillé. De nombreux éléments viennent se soustraire au prix vendu en magasin : masse salariale, casse, péremptions, entretien ou encore développement et modernisation des magasins.
« On regarde ce qui nous reste à la fin et je peux vous dire que ça se compte sur les doigts d’une main, et probablement deux doigts. Une moufle suffirait pour être franc ! On ne peut pas piloter les marges. Seuls les industriels arrivent avec des marges, tellement on est exposé à la loi du marché et à l’acceptabilité client […] Donc ça nécessite de toute façon d’utiliser tous les moyens pour pouvoir rester dans le match », a-t-il ajouté. Relancé sur cette dernière phrase, le responsable a tenu à préciser « moyens légaux ».
Selon lui, le développement des marques de distributeurs – ou private labels selon le jargon qui a fleuri dans l’audition – est une réponse à ces difficultés de négociations avec les industriels. Le dirigeant a également ciblé une récente mesure, la loi Descrozaille de 2023. Celle-ci est venue limiter les promotions en valeur et volume sur les produits des rayons droguerie, parfumerie et hygiène. « On l’a mis au même niveau que des produits sains, bons, comme l’alimentaire et ça, ça fait aussi très très mal au compte d’exploitation. Je pense qu’il faut changer la donne », a-t-il suggéré à ses interlocuteurs législateurs.