FRA : PARIS : Salon du Bourget : DASSAULT
Maquette du SCAF, au Salon du Bourget, en 2023. Crédits : NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Le SCAF au bord du crash : pourquoi rien ne va plus pour le projet franco-allemand d’avion de combat de nouvelle génération

Alors que le chancelier allemand, Friedrich Merz estime que l’Allemagne « n’a pas besoin » du même avion de combat que la France, laissant planer une menace sur l’avenir du projet SCAF, Emmanuel Macron répond à distance que les Européens « ont intérêt à avoir un modèle commun ». « Si nos clients l’exigent, nous soutiendrions une solution à deux volets », soit deux avions, déclare le patron d’Airbus, partenaire du français Dassault pour le projet.
François Vignal

Temps de lecture :

7 min

Publié le

Mis à jour le

L’histoire va-t-elle se répéter ? Au début des années 80, les Français, Britanniques, Allemands et Italiens réfléchissent au successeur de leur avion de chasse, Mirage 2000 pour la France, Tornado britannique pour les autres. Mais rapidement, devant des besoins divergents, les chemins se séparent. Paris développe alors avec Dassault, l’avionneur maison expérimenté, qui a déjà construit les Jaguar, Super Etendard, Mirage F1 et autre Mirage IV, un avion de nouvelle génération. Ce sera le Rafale, qui équipe aujourd’hui l’armée française. Berlin, Londres, Madrid et Rome développent de leur côté leur propre solution : l’Eurofighter. Une division qui coûtera cher.

Il n’est aujourd’hui pas exclu que le SCAF connaisse le même sort. Car le projet de système de combat aérien du futur, le SCAF, est au bord du crash. Lancé en 2017 par Emmanuel Macron et la chancelière allemande, Angela Merkel, rien ne va plus, près de 10 ans après, pour ce projet d’avion furtif de sixième génération. Un projet colossal dont le coût est estimé à 100 milliards d’euros. En cause : un blocage entre industriels. Dassault Aviation d’une part, et Airbus Defense de l’autre, qui défend les intérêts allemands et espagnols, qui ont rejoint le projet deux ans après.

« Il y a aujourd’hui une quasi-rupture au niveau des partenaires industriels avionneurs » affirme le patron de Safran

Le SCAF est confronté à un problème de gouvernance. Si la France est désignée leader du projet, Paris, Berlin et Madrid doivent participer au développement chacun à hauteur d’un tiers. Dassault peut se retrouver ainsi mis en minorité. L’avionneur français, dont l’expérience est incontestable, demande de revoir la gouvernance, notamment pour pouvoir choisir ses sous-traitants. Les Allemands refusent. D’où le blocage, qui vire à l’enlisement… avant un possible échec. « Il y a aujourd’hui une quasi-rupture au niveau des partenaires industriels avionneurs », déplorait le 15 janvier dernier, lors d’une audition au Sénat, Olivier Andriès, patron de Safran, chargé du pilier moteur du SCAF.

Et ce ne sont pas les dernières déclarations du chancelier allemand, Friedrich Merz, qui vont rassurer. « Les Français ont besoin d’un avion à capacité nucléaire capable d’atterrir sur un porte-avions. Nous n’en avons actuellement pas besoin dans les forces armées allemandes », a souligné le chancelier dans le podcast allemand Machtwechsel. Friedrich Merz relève que Paris et Berlin sont « en désaccord sur les spécifications et les profils » de l’avion. Et de mettre les pieds dans le plat : « La question qui se pose maintenant est la suivante : avons-nous la force et la volonté de construire deux avions pour ces deux profils d’exigences différents, ou seulement un seul ? », a-t-il demandé, ajoutant que la France n’en veut « qu’un seul » répondant à ses exigences. Le chancelier allemand va même plus loin et interroge le sens même du projet :

 Aurons-nous encore besoin d’un avion de combat piloté dans 20 ans ? En avons-nous encore besoin, sachant que son développement entraînera des coûts considérables ? 

Le chancelier allemand, Friedrich Merz.

« On a besoin d’avoir un standard européen », martèle Emmanuel Macron

L’Elysée donne l’impression de s’accrocher aux branches et de maintenir encore le projet à bout de bras. La présidence a fait savoir mercredi qu’Emmanuel Macron restait « engagé pour le succès du projet » SCAF et juge « incompréhensible » que les divergences ne soient pas « surmontées », au moment où l’Europe doit « montrer unité et performance », a rapporté l’AFP. Une source de l’exécutif français affirmait lundi que « Friedrich Merz n’avait pas dit à Macron » qu’il souhaitait enterrer le projet.

Interrogé ce jeudi en marge d’un déplacement en Inde, Emmanuel Macron a affirmé que les Européens « ont intérêt à avoir un modèle commun ». « On a des frictions entre les entreprises. C’est la vie des affaires. Est-ce que ça doit décider de la stratégie des Etats ? La réponse est non », a soutenu le chef de l’Etat, ajoutant : « Est-ce que c’est la meilleure utilisation de notre argent que de faire plusieurs avions ? On a besoin d’avoir un standard européen ».

« Le blocage autour d’un pilier unique ne doit pas mettre en danger l’avenir entier » du programme, soutient Guillaume Faury, PDG d’Airbus

Mais les vents contraires s’accumulent. « Si nos clients l’exigent, nous soutiendrions une solution à deux volets et nous nous engageons à jouer un rôle de premier plan », a déclaré ce jeudi Guillaume Faury, PDG d’Airbus, au cours d’une conférence de presse à Toulouse. C’est la première fois qu’une telle possibilité est évoquée publiquement au niveau industriel… Mais construire deux avions rendrait le projet beaucoup plus cher, alors que l’heure est aux économies.

« Nous croyons également qu’une ambition de cette envergure ne peut être réalisée que par la coopération », a-t-il remarqué. « Mais le blocage autour d’un pilier unique ne doit pas mettre en danger l’avenir entier » de ce programme, a-t-il ajouté, en soulignant que les autres piliers progressaient « de manière satisfaisante, principalement le « cloud de combat » ». Selon le patron d’Airbus, la solution à deux avions pourrait « être une opportunité d’avoir d’autres partenaires avec nous ». « Il appartient à nos clients de décider avec qui ils veulent s’allier […] Nous n’en sommes pas encore là », a dit encore Guillaume Faury.

Un nouveau projet entre l’Allemagne et la Suède ?

Si une association entre Airbus et le projet concurrent GCAP (Global Combat Air Programme), mené par le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon, semble peu probable, car déjà largement défini, l’idée que l’Allemagne se rapproche de la Suède et de son constructeur Saab est évoquée depuis quelques semaines. Mais un expert interrogé par l’AFP juge cette option peu probable car « les Suédois font des petits avions alors que les Allemands veulent plutôt un gros avion ».

L’abandon de pilier avion du SCAF ne sonnerait cependant pas l’échec de l’ensemble du projet, comme l’explique le patron d’Airbus. Car le SCAF est un large projet qui comporte sept composantes : avion de combat, moteur, cloud tactique et de combat, capteurs, drones de combat, furtivité et cohérence d’ensemble. Le projet pourrait donc continuer sur ses autres composantes. Mais l’échec de son principal pilier serait symboliquement et industriellement lourd pour le couple franco-allemand.

Dassault peut faire un avion seul « de A jusqu’à Z »

Selon Le Monde, Eric Trappier, le PDG de Dassault Aviation, aurait dit, lors d’une réunion du CSE, le 10 février dernier, « laisser au président de la République la responsabilité d’acter l’abandon du projet, selon la CFDT de l’avionneur », écrit le quotidien. Le projet ayant été décidé par le pouvoir politique, ce serait à lui d’en décider le sort… et la fin.

De son côté, le patron de Dassault est prêt à construire le nouvel avion seul. « On sait faire de A jusqu’à Z. On l’a démontré depuis plus de soixante-dix ans. On a les compétences », avait-il prévenu en septembre 2025. Comme il aurait pu le dire, il y a 40 ans, pour le Rafale.

Partager cet article

Pour aller plus loin

Dans la même thématique

Le SCAF au bord du crash : pourquoi rien ne va plus pour le projet franco-allemand d’avion de combat de nouvelle génération
3min

Économie

Impôts des plus riches : « Éric Lombard a dit vrai »

Statistiques fiscales à l’appui, le rapporteur général de la commission des finances Jean-François Husson (LR) confirme l’analyse faite par l'ancien ministre de l'Économie Éric Lombard. Ce dernier avait affirmé en janvier que « parmi les personnes les plus fortunées, des milliers ont un revenu fiscal de référence de zéro » et « ne paient aucun impôt sur le revenu ». Le sénateur promet un travail « en profondeur ».

Le

Plus de 13 000 millionnaires ne paient pas d’impôt sur le revenu, selon des données gouvernementales obtenues par le Sénat
5min

Économie

Plus de 13 000 millionnaires ne paient pas d’impôt sur le revenu, selon des données gouvernementales obtenues par le Sénat

Selon une note d’analyse de la commission des finances, rédigée à partir de documents obtenus auprès de l’administration fiscale, environ 10 % des redevables de l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) affichent un impôt sur le revenu nul ou négatif. Une donnée qui corrobore ce qu’avait affirmé l’ancien ministre Éric Lombard au début de l’année.

Le

Le SCAF au bord du crash : pourquoi rien ne va plus pour le projet franco-allemand d’avion de combat de nouvelle génération
4min

Économie

Grande distribution : Carrefour est favorable à une « charte de bonne conduite » des centrales d’achat européennes

Le numéro trois de la grande distribution en France a affirmé, devant la commission d’enquête du Sénat, « respecter l’esprit » des récentes lois agriculture et alimentation. Alors que les centrales d’achat, basées hors de France, alimentent les inquiétudes des parlementaires, Carrefour se dit prêt à travailler avec les autorités de la concurrence pour avancer sur le sujet.

Le