Marges dans la grande distribution : le secteur du bio alerte sur ses difficultés face au Sénat

Lors d’une table ronde devant la commission d’enquête du Sénat sur les marges de la grande distribution et de ses fournisseurs, producteurs et transformateurs du secteur bio ont pointé la stratégie des grandes enseignes ou encore des décisions politiques dans leurs difficultés depuis quelques années.
Guillaume Jacquot

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Affaiblie par le choc inflationniste de 2022-2023, la filière de l’agriculture biologique est venue relayer ses craintes et son mécontentement ce mardi au Sénat, devant la commission d’enquête sur les marges de la grande distribution et de ses fournisseurs. Une table ronde de producteurs et de transformateurs était organisée autour de la question sensible de la répartition de la valeur ou encore de la teneur des négociations commerciales avec les enseignes.

C’est d’abord un secteur fragilisé qui a pris la parole devant les sénateurs. Le redémarrage des ventes ne s’est amorcé qu’en 2025. La désaffectation d’une partie des consommateurs mais aussi de la grande distribution, en raison des tensions sur le pouvoir d’achat, continue de peser. Selon Thomas Breuzet, président du syndicat des entreprises bio agroalimentaires, l’assortiment en produits issus de l’agriculture biologique reste encore inférieur de 20 % par rapport au record atteint durant l’année 2021.

« Si on veut agir sur les marges, il faut en même temps agir sur l’offre »

Le président du Synabio affirme que « là où l’offre bio a été maintenue, la consommation a résisté, et là où il y a eu réduction des assortiments en bio, le recul a été amplifié. Les réductions d’assortiment pendant la crise ont accentué la baisse du marché ». « La contraction des débouchés a fragilisé le potentiel de la production française », a-t-il ajouté. Contrairement à d’autres secteurs, la filière viande bio (l’UNEBIO) fait état de relations plus partenariales et un soutien de la part de certaines enseignes durant la crise. Les grandes et moyennes surfaces restent clés pour la survie du secteur. Selon la Fédération nationale de l’agriculture biologique (FNAB), 47 % de la production de bio y est écoulée, quand les magasins spécialisés en représentent 25 %. La vente directe représente 14 % des ventes.

Face aux parlementaires, le Synabio a d’ailleurs averti qu’il ne suffira pas s’agir seulement sur les marges. « Ne pas agir en parallèle sur les règles d’offre et de visibilité du bio comporte un risque réel : celui de rendre ces produits encore moins attractifs pour les enseignes, et donc à terme les rendre moins présents en rayon […] Si on veut agir sur les marges, il faut en même temps agir sur l’offre ». Il formule l’objectif de 20 % de part de marché pour le bio à l’horizon de la fin de la décennie. Thomas Breuzet a surtout alerté sur « un contournement » des lois Egalim, qui impose la sanctuarisation du prix de la matière agricole. « Les acheteurs reportent la pression économique sur les autres éléments, cela se traduit par une intensification de la négociation sur les matières premières industrielles, les coûts industriels, la multiplication des demandes de remises additionnelles ! »

En matière de revenus, Thomas Breuzet rappelle que les producteurs n’ont pas pu « répercuter intégralement les hausses de leurs coûts de production » durant le choc inflationniste. Par conséquent, nombre d’acteurs a dû rogner sur les marges et les investissements. « En 2024, un tiers des entreprises agricoles bio étaient en situation déficitaire, contre 27 % pour le conventionnel », ajoute le président de ce syndicat.

Difficile de satisfaire les demandes de revalorisation des producteurs « du fait de la pression sur les prix »

Charles Kloboukoff, président de Léa Nature, un groupe familial qui détient 25 sites de production, affirme avoir perdu « quatre points de marge » ces dernières années. « Nous sommes soumis aux demandes de revalorisation des producteurs agricoles locaux élevées. On a du mal à les satisfaire du fait de la pression sur les prix, accentuée actuellement par un phénomène de concentration de la grande distribution, et la volonté des enseignes d’être compétitives ». Ce chef d’entreprise précise que les usines peuvent faire l’objet de sanctions au niveau des commandes. Ces PME sont « plus entendues » dans les enseignes spécialisées du bio, où les marges des fabricants « sont un peu plus stables ».

Pour Stéphanie Pageot, secrétaire nationale en charge des liens avec opérateurs économiques, à la Fédération nationale de l’agriculture biologique (FNAB), il y a d’ailleurs actuellement peu de visibilité sur la répartition des marges tout au long de la chaîne. « Cela fait plusieurs années que l’on pousse pour que l’Observatoire de la formation des prix et des marges (OFPM) fournisse des données plus spécifiques sur l’agriculture biologique, en particulier sur les produits bruts, simples. » La représentante de la FNAB se base sur le même observatoire pour signaler que le revenu des producteurs est insuffisant à l’heure actuelle. « D’après l’OFPM, le maillon agricole ne capte que 10 % de la valeur ajoutée crée par la vente de produits alimentaires. Ce n’est pas du tout suffisant pour les paysans et paysannes bio. Il faudrait probablement être au moins à 20 % pour donner des perspectives intéressantes pour les producteurs, pour avoir la capacité de réinvestir et surtout, de donner une rémunération décente », a-t-elle insisté.

Thomas Breuzet, du Synabio, a par ailleurs reproché à la grande distribution d’appliquer des marges plus élevées sur les produits bio pour compenser les faibles marges sur les produits d’appel, ce qui dégrade artificiellement leur accessibilité pour les consommateurs.

En matière de rémunération, la FNAB a insisté sur l’importance d’utiliser les coûts de revient comme « base préalable » des négociations commerciales. Plusieurs personnes assises à cette table ont également regretté la suppression des aides au maintien dans certaines régions et le manque d’anticipation des politiques publiques.

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