Alors que les agriculteurs, mobilisés dans la capitale contre le Mercosur, attendent de savoir quelle sera la position de la France ce vendredi sur le traité de libre-échange entre l’Europe et les pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay) – contre, abstention ou pour – la position d’Emmanuel Macron a été pour le moins évolutive, depuis son élection, en 2017. Si la France freine aujourd’hui, il n’en a pas toujours été ainsi.
« Un jour, il a soufflé le chaud, un autre, il a soufflé le froid »
Un président changeant, que pointe le sénateur LR Laurent Duplomb, spécialiste des questions agricoles pour son groupe. « Sur le Mercosur, j’ai décrit le Président Macron comme étant le Président chauve-souris, comme dans la fable de La Fontaine », autrement dit, « un jour, il a soufflé le chaud, un autre, il a soufflé le froid ». « Il faut se souvenir qu’en 2018, il a dit qu’il fallait aller vite sur la signature du Mercosur… Après, il est passé par d’autres revirements pour finir par nous dire que le compte n’y était pas. Je pense que cette position variante a permis à la Commission européenne d’avancer, voire d’accélérer. On est quand même sur un contrat dont les discussions durent depuis 25 ans », pointe le sénateur LR de la Haute-Loire, lui-même éleveur de vaches laitières et auteur d’une proposition de loi polémique, qui visait à soutenir les agriculteurs.
« Le Président n’a jamais dit qu’il était favorable pour le signer, il a plutôt été contre. Il a dit qu’on pouvait avancer. Voyant qu’on n’avançait pas, que les garanties n’étaient pas suffisantes, il a dit je ne signe pas », le défend le président du groupe RDPI (Renaissance), François Patriat, qui en a « marre qu’on cherche des chicayas à Emmanuel Macron ».
« Pertinent d’essayer de finaliser rapidement »
En remontant le fil, Emmanuel Macron a d’abord, après son arrivée au pouvoir, en 2017, appuyé sur le frein. Le 11 octobre 2017, lors d’un déplacement à Rungis, il déclare, au sujet du Mercosur : « Je ne suis pas favorable à ce que nous nous précipitions pour conclure avant la fin de l’année des négociations commerciales dont le mandat a été donné en 1999 ».
Mais trois mois plus tard, premier changement de pied. Le 26 janvier 2018, il déclare, à l’occasion de la visite à Paris du Président argentin Mauricio Macri : « Nous partageons la même vision stratégique sur cet accord entre l’Union européenne et le Mercosur, qui peut être bon pour les deux parties et qu’il est pertinent d’essayer de finaliser rapidement dans le contexte géopolitique actuel ».
« Pas acceptable en l’état »
Entre temps, le président de la République s’était à nouveau montré réticent, estimant que cet accord commercial « n’était pas acceptable en l’état »… avant un nouveau revirement, plus récemment. Le chef de l’Etat suscite la stupeur du monde agricole, quand il se montre à nouveau ouvert au Mercosur, le 7 novembre, depuis Belém, lors d’un voyage au Brésil. « Je suis plutôt positif, mais je reste vigilant parce que je défends aussi les intérêts de la France », déclare Emmanuel Macron, après que Bruxelles a bougé. « Nous avons été entendus par la Commission [européenne], qui non seulement nous a donné une réponse positive sur les clauses de sauvegarde, mais a souhaité aussi apporter des soutiens, en particulier au secteur de l’élevage, apporter aussi un renforcement des protections de notre marché intérieur avec un renforcement de notre union douanière », explique-t-il, avant d’ajouter : « Si ces clauses, qui n’existaient pas dans l’accord à ce moment-là, sont bien mises en œuvre, nous considérons que cet accord peut être acceptable ». Arnaud Rousseau, le président de la FNSEA dénonce alors un « reniement total », le porte-parole de la Confédération paysanne, Stéphane Galais, y voit une « trahison ».
C’est votre dernier mot ? Non. Le 14 décembre, rechangement de stratégie d’Emmanuel Macron. Retour à la fermeté. Matignon explique que les « avancées » de la Commission sont « encore incomplètes ». Elles doivent être « concrétisées puis mises en place de façon opérationnelle ». Plus que de « simples annonces », la France attend des actes.
Interrogée mercredi au Sénat, la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon a confirmé que le traité, « ni juste ni équitable », est « inacceptable en l’état ». Si elle a salué « des avancées » européennes sur la « clause de sauvegarde » réclamée par la France, elle a redit que « le compte n’y est pas » sur les « mesures miroirs » visant à faire respecter aux produits agricoles importés les mêmes normes sanitaires et environnementales qu’en Europe.
« S’il avait été ferme depuis le départ, la Commission aurait beaucoup moins avancé sur le dossier »
C’est ce va-et-vient, et ses conséquences, qui exaspèrent Laurent Duplomb. « S’il avait été ferme depuis le départ, la Commission aurait beaucoup moins avancé sur le dossier, alors qu’il avait dit qu’il fallait accélérer. S’il avait été contre, la Commission n’aurait pas scindé en deux l’accord, en sortant la partie commerciale de l’accord-cadre », ce qui permet d’avancer plus facilement, malgré l’opposition de certains Etats. Dénonçant « cette vision à géométrie variable », Laurent Duplomb pointe « une position de la France qui n’a pas été claire dès le début, ou d’abord trop claire pour favoriser la signature. Un revirement au gré des manifestations et ressentiments ».
Même exaspération chez Vincent Louault, sénateur Horizons d’Indre-et-Loire. « C’est un naufrage, un naufrage de la parole politique qui n’assume pas d’expliquer les choses, en se disant que la population n’est pas en capacité de comprendre. Là, le en même temps, c’est un naufrage », lance celui qui est aussi éleveur, avec 50 vaches limousines. Lui est plus ouvert sur le fond au traité. Mais il pointe la manière dont les choses ont été faites. « Tout le monde sait depuis le début que cet accord est plutôt bon pour la France. Mais Emmanuel Macron est tombé dans le piège, depuis la révolte agricole de 2024, dans la simplicité de dire qu’on va tous se mettre ensemble contre le Mercosur, car c’était bien d’être contre le Mercosur. Il est tombé dans le piège d’une temporalité européenne qui ne lui appartient pas. Il n’a pas le calendrier et le piège se referme », pointe le responsable national d’Horizons pour l’agriculture.
« Les parlementaires, surtout au Sénat, on dit depuis 10 ans que la ferme France était en perte de compétitivité »
Vincent Louault est d’autant plus remonté que « les parlementaires, surtout au Sénat, ont dit depuis 10 ans que la ferme France était en perte de compétitivité. Et à part le mépris des gouvernements, aucune trajectoire n’a été rectifiée sur la simplification, sur la surtransposition. Et les paysans nous disent, à juste titre, « allez-vous faire foutre avec votre Mercosur ». C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase ». Résultat : « On paie une addition lourde avec la parole politique qui ne vaut plus rien ».
Il pointe au fond un manque de courage politique. « Le volet agricole, ce n’est que 5 ou 10 % du Mercosur. Tout le reste, ce sont des volets intéressants pour la France. Et vous allez dire que c’est la fin de l’agriculture française car on va importer 100.000 tonnes de viande ? Personne n’a eu le courage de dire que le Mercosur, c’était bon pour le vin, pour les produits laitiers. Si depuis le début, ils avaient dit aux éleveurs, on va vous compenser, augmenter vos primes à l’élevage, on n’en serait pas là », soutient Vincent Louault, qui pense que les gouvernements successifs se sont refilé la patate chaude :
« Le Mercosur aurait pu être gagnant-gagnant »
Etant « globalement pour les accords de libre-échange », le sénateur du groupe Les Indépendants pense que « le Mercosur aurait pu être gagnant-gagnant ». Mais les concessions obtenues ne sont aujourd’hui pas suffisantes. Pour Vincent Louault, « il n’y a pas de clause miroir » réellement, « pas de clause de sauvegarde. Même si on en invente, ce n’est pas si facile », d’autant qu’elles sont « applicables par les deux parties. Le Brésil peut aussi les activer ». Il pointe aussi l’inefficacité des contrôles.
Même constat de Laurent Duplomb. « J’ai fait un rapport sur le Ceta : on fait peu de contrôles. La réalité, c’est qu’on a un système de contrôle relativement peu efficace ». Quant aux limites maximums de résidus de certains produits, imposés aux produits importés, elles ont leurs limites justement. « Il suffit que le pays travaille efficacement pour effacer les résidus pour passer sous la barre. Et dans le cas du sucre, on n’en retrouve pas de résidus dedans ».
« Se cacher derrière l’abstention ne suffira pas à éteindre la colère »
Il faut maintenant attendre le vote de la France ce vendredi. Peut-on assister à un énième revirement ? « Nous, on ne signera pas c’est sûr. Je crois plutôt que la France votera contre », pense François Patriat.
« S’il est logique avec lui-même, après avoir dit ce qu’il a dit ces derniers temps, la logique serait qu’il vote contre. Après, la logique, chez Emmanuel Macron… » raille Laurent Duplomb. En revanche, le sénateur LR « pense que l’abstention ou le vote pour, ce serait la même chose. C’est inaudible. Ce serait l’occasion de faire du en même temps dévastateur ». Pour Laurent Duplomb, « soit on est dans la logique que ce n’est pas un bon accord, qu’il met en danger l’agriculture et on vote contre. Soit on estime qu’on est libéral et on vote pour. Mais se cacher derrière l’abstention ne suffira pas à éteindre la colère ».