« Nous réfutons être la cause principale des déséquilibres » de la chaîne agroalimentaire, déclare au Sénat Dominique Schelcher, PDG de Coopérative U

Auditionné au Sénat par la commission d’enquête sur les marges de la grande distribution et de leurs fournisseurs, le représentant des magasins U a réfuté l'idée de marges excessives dans la grande distribution. Pour lui, la transparence et la contractualisation pluriannuelle sont deux stratégies à explorer à l’avenir.
Guillaume Jacquot

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Il fait partie de ces visages de la grande distribution installés dans le paysage médiatique. Dominique Schelcher, à la tête de Coopérative U, était entendu ce 4 février par la commission d’enquête du Sénat consacrée aux marges des industriels et de la grande distribution. Quatrième distributeur par son chiffre d’affaires, l’enseigne occupe une place singulière dans le paysage français, puisque ses 1 900 points de vente sont détenus par des dirigeants indépendants, qui peuvent mutualiser certains investissements ou stratégies.

Le chef d’entreprise, lui-même à la tête d’un magasin à Fessenheim (Haut-Rhin), est parti du même point de départ que le groupe écologiste du Sénat au moment de sa demande de commission d’enquête, celui d’une « crise polymorphe de la ferme France », mais aussi de « profondes difficultés de pouvoir d’achat » des consommateurs ces dernières années.

« Un équilibre subtil et fragile »

« La chaîne agroalimentaire repose sur un équilibre subtil et fragile, entre chacun de ses maillons. Il est donc sain et nécessaire de s’interroger, comme vous le faites, sur les équilibres de cette chaîne, sur les dynamiques de répartition de la valeur. Nous réfutons en revanche être la cause principale de ses déséquilibres », a-t-il tenu à faire savoir en préambule de son intervention. Le dirigeant a mis en cause dans un premier temps le tarissement de la compétitivité, avec « l’empilement de normes » ou encore le sujet du coût du travail.

L’entrepreneur alsacien n’en est pas à sa première commission d’enquête au Parlement sur le sujet, puisque des auditions sous serments avaient été organisées en 2019 à l’Assemblée nationale sur les pratiques de la grande distribution. Depuis, la législation a évolué avec de nouveaux textes sur la répartition de la valeur et les relations commerciales (Egalim). Le contexte économique a lui aussi connu de profondes mutations. « Il y a une nouveauté majeure, c’est que la grande distribution est en crise également et que nous sommes entrés en décommercialisation », a-t-il observé, faisant référence ici aux fermetures de magasins dans les centres-villes.

Selon lui, l’arrivée de « hardiscounters » étrangers comme Action a été un « facteur de déstabilisation » dans la chaîne agroalimentaire française. Or celle-ci repose pour une très large partie sur la grande distribution, et le modèle économique de cette dernière ne se limite toutefois pas aux denrées alimentaires. Il a également cité des plateformes chinoises comme Temu ou Shein, « qui prennent des parts de marché avec un modèle économique complètement différent ». « Je crois aux vertus de la concurrence, mais je suis aussi convaincu qu’il n’y a pas de concurrence loyale sans règle équitable », a-t-il souligné.

« Pour 100 euros dépensés par les consommateurs dans nos magasins, il nous reste 1,94 euro en moyenne »

À la demande de la rapporteure Antoinette Guhl (écologiste), le PDG de la Coopérative U est entré dans les détails des comptes d’un magasin standard. La marge, c’est-à-dire la différence entre le prix payé à un fournisseur et le prix payé à un client « se situe entre 24 et 25 % », a-t-il précisé. Cette marge vient couvrir les coûts internes du magasin, à savoir la masse salariale (12 à 12,5 points), les frais généraux allant de l’énergie à l’entretien en passant par la publicité (6 à 7 points), les charges fiscales (un peu moins de 1 point), sans compter les investissements, remboursements d’emprunt ou loyers. « Pour 100 euros dépensés par les consommateurs dans nos magasins, il nous reste 1,94 euro en moyenne, un seuil en dessous duquel nous ne pouvons pas descendre », a-t-il résumé.

La sénatrice de Paris a également demandé la raison pour laquelle les marges étaient plus importantes dans un rayon comme celui des fruits et légumes. Lors de l’audition inaugurale des travaux de la commission d’enquête, les associations de consommateurs avaient déploré que la péréquation tarifaire entre les différentes catégories de produits se faisait au détriment des produits sains. Dominique Schelcher a indiqué que le raisonnement était « toujours une couverture de charges ». En l’occurrence, pour les fruits et légumes, les pertes et casses sont bien plus importantes que dans le rayon épicerie, de même que la quantité d’employés mobilisés pour leur gestion. « C’est issu de notre centralisation des bilans, 14 % de frais de personnel, quand sur un rayon d’épicerie, nous n’en avons que 3,9 % », a-t-il comparé.

Les négociations commerciales à date butoir annuelle, un « système dépassé »

Assurant, sous serment, respecter toutes les dispositions légales, comme le respect de la date butoir dans les négociations annuelles, ou encore le respect de la part de matières premières agricoles dans la fixation des prix, Dominique Schelcher a cependant livré quelques critiques sur les dispositions actuelles. À l’instar du directeur des achats d’une enseigne concurrente hier, il a fait part de son agacement face à l’opacité de l’option 3, dans les négociations commerciales. « Elle n’est choisie que par, je dirais, les plus gros acteurs du marché. Elle ne prévoit pas l’obligation de préciser si la matière première est française ou pas. On nous propose de sanctuariser une matière première dont on ne connaît même pas l’origine. Ça, c’est vraiment quelque chose, je pense, dont il faut parler. »

Dominique Schelcher a également déploré le cadre des négociations annuelles (qui ont lieu en ce moment), plaidant pour développer des contrats pluriannuels à l’image de ce qui se fait déjà pour les marques de distributeurs. « Une seule date butoir, qui n’existe qu’en France, c’est pour moi un système dépassé », a-t-il expliqué aux sénateurs.

Dans cette logique, il a particulièrement insisté sur l’intérêt des contrats tripartites, qui lient sur plusieurs années un producteur, un transformateur et le distributeur. Ce système a permis selon lui de sauver des usines en difficulté, en particulier dans l’industrie laitière, en redonnant notamment de la visibilité aux acteurs, auprès des banques par exemple. Sa coopérative dispose de « 125 contrats de filières signés sur des durées qui vont jusqu’à cinq ans ».

Auditionné deux semaines auparavant par la commission des affaires économiques du Sénat, le ministre des PME, du Commerce, et de l’Artisanat Serge Papin a d’ailleurs vanté les mérites de ce même modèle. Le ministre n’est autre que le prédécesseur de Dominique Schelcher, à la tête de système U. La pomme ne tombe jamais loin de l’arbre.

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