Le couperet est tombé hier : le tribunal a décidé que l’aciériste NovAsco (ex-Ascometal) serait partiellement cédé à un consortium d’investisseurs mené par Julien Baillon, dirigeant d’une PME ardennaise, Métal Blanc. Bilan : plus de 500 emplois supprimés et la fermeture de trois sites sur les quatre que comptait l’entreprise : Saint-Etienne, dans la Loire, Custines en Meurthe-et-Moselle et le plus important, Hagondange en Moselle, qui concentre à lui seul plus de 400 emplois.
NovAsco, une entreprise en difficulté depuis onze ans
Pour les sites concernés, c’est un coup dur de plus. Cela fait longtemps que NovAsco, qui fabrique des aciers spéciaux pour l’industrie automobile, est en difficulté : depuis 2014, l’entreprise a connu quatre redressements judiciaires. Le dernier sauvetage date de 2024 : le fonds d’investissement britannique Greybull capital a repris l’entreprise, en promettant d’investir 90 millions dans l’activité, aux côtés de l’Etat français qui, de son côté, a déboursé 85 millions d’euros, d’après le ministre de l’Industrie Sébastien Martin.
Une « nouvelle étape difficile d’un long parcours industriel déjà éprouvé »
Pour le sénateur socialiste de la Moselle Michaël Weber, c’est une « nouvelle étape difficile d’un long parcours industriel déjà éprouvé » (communiqué de presse). « C’est une très grosse déception », confirme Catherine Belrhiti, sénatrice LR de la Moselle, « c’est le dernier endroit où nous avions une coulée verticale et décarbonée, avec un système électrique et de réutilisation de la mitraille ». Pour l’élue, l’urgence est de préserver les savoir-faire du territoire.
« Il y a une forte colère au niveau local, et on peut comprendre le désarroi et la fatigue des salariés, de report en report », analyse Silvana Silvani, sénatrice communiste de Meurthe-et-Moselle. Dans sa circonscription, la fermeture du site de Custines verra la suppression d’une cinquantaine d’emplois. La sénatrice craint l’impact économique de ces fermetures sur le tissu social et économique des territoires concernés.
La nationalisation, bonne idée ou mauvaise solution ?
Comment éviter de tels drames sociaux ? Pour la gauche, c’est la nationalisation, même temporaire, qui s’impose. « Je regrette profondément que l’option d’une nationalisation, même temporaire, ait été écartée trop rapidement. […] Ceux qui prétendent défendre l’acier tout en rejetant cette option portent une lourde responsabilité. », peut-on lire dans le communiqué de Michaël Weber. Le groupe communiste du Sénat avait présenté une proposition de loi visant à nationaliser les actifs stratégiques d’ArcelorMittal le 30 octobre dernier, sans succès. La majorité de la droite, du centre et des macronistes s’y était opposée. « Je suis contre, parce que ce n’est pas la solution. L’Etat n’a pas les moyens et les syndicats eux-mêmes à l’époque l’avaient refusée », explique Catherine Belrhiti. Rare exception au sein de son groupe, le sénateur Union Centriste mosellan Jean-Marie Mizzon avait voté pour : « La nationalisation laisserait peut-être plus de temps et permettrait de prendre contact avec d’autres industriels ».
D’autant que la région Grand Est était au travail avec le ministre pour trouver une solution. « Il fallait nous laisser de temps et proposer autre chose », plaide-t-elle. Elle avait rencontré le ministre Sébastien Martin le 6 novembre dernier avec d’autres élus régionaux. La région et quelques salariés planchaient sur une reprise sous forme de SCOP (société coopérative et participative), cette structure où les salariés sont les associés majoritaires. Mais la décision du tribunal n’a pas laissé le temps à cette alternative de voir le jour. Pourtant, la région était prête à mettre « la main à la poche », d’après la sénatrice.
« On a des annonces mirobolantes de soutien à l’investissement pour ce qui se crée et en contrepartie on a des fermetures de sites »
L’annonce de la décision est arrivée avec un timing plus que mauvais pour le gouvernement. Au même moment, s’ouvrait le sommet Choose France, visant à attirer des investisseurs sur le sol français. Alors que ce sont 30 milliards d’euros d’investissement qui ont été annoncés, le doute sur la réalisation d’une réindustrialisation tant promise du pays s’installe. Le 31 octobre dernier, la direction générale des entreprises publiait son baromètre, et les chiffres ne sont pas bons. Au premier semestre 2025, il y a eu deux fois plus de fermetures d’usines que d’ouvertures. « On a des annonces mirobolantes de soutien à l’investissement pour ce qui se crée et en contrepartie on a des fermetures de sites », déplore Silvana Silvani, « cela devient insupportable de s’entendre dire qu’il y a des créations d’emplois, de la réindustrialisation, alors que dans les faits c’est faux ». Un sentiment partagé par Catherine Belrhiti, qui se « pose beaucoup de questions sur tout ce qui est dit ». « On dit qu’on va réindustrialiser la France et à côté de cela la Moselle est touchée par des plans sociaux, des usines qui ferment. La situation n’est pas celle qu’on veut faire croire. Cette belle volonté je ne la vois pas venir », regrette-t-elle.
L’Etat engage une action en justice contre Greybull
Immédiatement après la décision du tribunal, l’Etat a annoncé engager une action en justice contre Greybull capital, accusé de n’avoir investi qu’1,5 million d’euros sur les 90 promis. Sébastien Martin a qualifié le fonds d’investissement de « voyou ». « C’est une poursuite symbolique. Ce sont des groupements financiers qui ont une force de frappe juridique qui dépasse celle de l’Etat. Cela prendra des années des procédure pour éventuellement faire peur au suivant. Mais qui a peur de cela ? Les fonds engagés sont perdus. », regrette Silvana Silvani. « On s’est trompé de solution quand on a eu affaire à des situations comparables dans le passé », regrette Jean-Marie Mizzon, « il est l’heure d’arrêter de travailler avec des financiers qui ne recherchent pas l’intérêt général ».
NovAsco, victime de la crise de l’acier au niveau européen
Comme ArcelorMittal, NovAsco fait les frais des difficultés grandissantes du marché de l’acier en Europe. Pour sauvegarder l’industrie française, les sénateurs plaident pour davantage de protectionnisme, au niveau européen. « On est inondés de l’acier venu d’ailleurs, mais à quel moment on protège le pays, l’Europe, de cette inondation-là ? », s’insurge Silvana Silvani. Elle dénonce un continent devenu « open bar » pour des pays aux règles de productions moins exigeantes que les nôtres. Sur la question de l’acier, la Commission européenne a engagé sa mue idéologique. En octobre dernier, elle a présenté son plan pour l’acier, qui prévoit de doubler les droits de douane sur ses importations et de réduire de moitié les quotas d’acier exemptés de droits de douane. « Les décisions au niveau européen sont arrivées deux années trop tard. Il faut qu’on commence à se protéger, ce que font les autres pays comme les Etats-Unis », regrette Catherine Belrhiti. Silvana Silvani est inquiète : « Ce ne sera pas qu’un épisode ni un événement, on ne sait pas à quel endroit tombera le prochain couperet ».