Alexandre Bompard n’en est pas à sa première venue devant une commission parlementaire. À la tête de Carrefour depuis bientôt neuf ans, le PDG a démarré son audition ce 25 février devant la commission d’enquête sénatoriale sur les marges de la grande distribution et des industriels, en exprimant un mécontentement non dissimulé, en pleine dernière ligne droite des négociations commerciales annuelles. Le dirigeant, dont le groupe est implanté dans 40 pays, s’est étonné que son secteur fasse l’objet de « défiance ». Une situation unique au monde, selon lui. « J’ai parfois le sentiment qu’à travers ces travaux successifs, très spécifiques à la France, on cherche trop souvent à diaboliser la grande distribution », s’est agacé le chef d’entreprise, une semaine après le passage de son directeur exécutif marchandises devant la même commission.
« On laisserait entendre que les distributeurs opèrent avec des marges indues, qu’ils abuseraient, qu’ils auraient un comportement mortifère. Je vous le dis, ce n’est ni sérieux, ni responsable, ni très respectueux de notre métier », a enchaîné le patron de Carrefour, par ailleurs président de la Fédération du commerce et de la distribution (FCD), l’organe qui représente tout le secteur. Difficile de ne pas faire le lien avec le pavé dans la mare lancé par la ministre Annie Genevard. Elle avait dénoncé un « chantage mortifère » dans les négociations commerciales.
Rappelant que son groupe était coté en Bourse, Alexandre Bompard a insisté sur la transparence de ses chiffres. « Il ne peut donc y avoir aucune de ces prétendues opacités dont j’entends parfois parler au sujet de la distribution, qui aurait des marges. Je n’ai jamais compris ce pluriel plein de sous-entendus. Mon résultat net c’est moins de 1 % de mon chiffre d’affaires. C’est 10 fois moins que les industriels. » Le dirigeant a estimé que son enseigne, comme les autres, méritait de la « considération », notamment dans un contexte de « mutations » profondes. Selon lui, la tension très forte sur le pouvoir d’achat a abouti à des « pressions » inédites sur le secteur.
Une « tentation beaucoup trop forte » des pouvoirs publics d’intervenir « sur les prix »
Le président de la doyenne des enseignes de la grande distribution a également épinglé une sorte de réflexe français, consistant à intervenir régulièrement par des initiatives législatives. « Seule la contractualisation, et non la surréglementation, peut mettre un terme à la défiance que certains cherchent à installer en espérant en bénéficier », a-t-il déclaré aux sénateurs, dénonçant la « tentation beaucoup trop forte » des pouvoirs publics d’intervenir « sur les prix et le libre jeu d’acteurs privés ».
À plusieurs reprises au cours des échanges, Alexandre Bompard s’est étonné de cette singularité française. « On vous renvoie la question, c’est vous l’acteur de ce système-là. Comment se fait-il qu’il n’y ait qu’en France que les acteurs de cette filière de l’agro-alimentaire ne se mettent pas d’accord ? Posez-vous la question aussi », est intervenue la présidente de la commission Anne-Catherine Loisier (Union centriste). « Le seul endroit, où à la fin il y a un lobby industriel, agroalimentaire qui s’exprime fortement, qui souvent est à l’initiative de transformations législatives, c’est la France, pardon », a répliqué le PDG. « On fera le procès de la France une autre fois », a recadré la rapporteure Antoinette Guhl (écologiste).
Ces précisions étant faites sur le contexte particulier de l’Hexagone, Alexandre Bompard a néanmoins assuré que son groupe avait appliqué « sans état d’âme » les lois issues des États généraux de l’alimentation (Egalim), votées à partir de 2018. De la même façon, le patron de Carrefour a assuré « respecter la loi française », s’agissant de la centrale d’achat Eureca, une alliance basée à Madrid et opérant pour le compte également de Coopérative U et l’allemand RTG.
« Cette année, on devrait être autour d’une augmentation générale des prix autour de 1 % »
Or, Eureca a été frappée, comme Eurelec (la centrale d’achat européenne de Leclerc) d’une amende de 7,3 millions d’euros par la Répression des fraudes l’an dernier, pour non-respect de la date butoir des négociations commerciales annuelles, avec une poignée de fournisseurs. Celles-ci doivent se clôturer au 1er mars sous peine de sanctions. « Cette partie [de la loi] qui conduit à sanctionner le 1er mars le distributeur qui n’aurait pas conclu sa négociation avec l’industriel est une des dispositions législatives les plus bêtes que je connaisse », a pointé du doigt le PDG. L’intérêt des industriels, c’est qu’ils « savent qu’au 1er mars nous allons être condamnés, si jamais nous n’avons pas trouvé un accord », a-t-il dénoncé.
Le groupe – et il n’est pas le seul à s’être engagé dans cette bataille juridique – conteste le bien-fondé de cette amende, considérant que la centrale ne doit répondre qu’au droit espagnol. Mais « c’est un élément très secondaire », a tenu à balayer le PDG. Laurent Vallée, secrétaire général du groupe Carrefour, a par ailleurs rappelé que la centrale faisait chaque année l’objet de contrôles sur les contrats, par les services de la DGCCRF (Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes).
Alors qu’il ne reste que quatre jours pour conclure les négociations annuelles, Alexandre Bompard a indiqué que « l’immense majorité » des contrats seraient conclus au 1er mars, telle que la loi le prévoit. « Le cycle de signatures est assez soutenu, on est plutôt légèrement en avance par rapport à l’année précédente ». À date, 98 % des négociations ont été conclues avec les PME, et « 87-88 % » avec les grandes entreprises. Il est possible qu’à l’issue de la date butoir, « deux-trois » négociations n’aboutissent pas. L’inflation alimentaire devrait être plus basse qu’au cours des dernières années. « Notre conviction c’est que, cette année, on devrait être autour d’une augmentation générale des prix autour de 1 %, à peu près », a-t-il fait savoir.
« L’un des objectifs de ce plan stratégique est d’améliorer la marge du groupe Carrefour »
Les ambitions de l’enseigne, exposées dans son plan stratégique dévoilé la semaine dernière, ont nécessité quelques demandes d’explications de la part de la commission d’enquête. Le plan « Carrefour 2030 » fixe comme cible l’atteinte des 25 % de part de marché sur le territoire. L’objectif, ambitieux, reviendrait à revenir au niveau du leader Leclerc, qui occupe actuellement entre 24 et 25 % du marché, contre un peu plus de 21 % pour Carrefour. « Sachez que l’un des objectifs de ce plan stratégique, et je l’assume pleinement, c’est d’améliorer la marge du groupe Carrefour », a insisté le PDG.
D’où les questions de la rapporteure Antoinette Guhl sur le « comment » de cette croissance. « L’atteinte de cet objectif va-t-elle nécessairement exiger une guerre des prix », s’est interrogée la sénatrice de Paris. S’il reconnaît que la « compétitivité-prix est une condition indispensable à une bonne performance », le PDG a mentionné d’autres leviers pour pouvoir y parvenir. Le groupe veut poursuivre sa croissance dans les points de vente de proximité, accélérer sa spécialisation sur les produits frais et le rayon bio, ou encore transformer son modèle avec une série de modernisations.
Interrogé sur la finalité de l’usage de l’intelligence artificielle dans la fixation des prix, Alexandre Bompard a répondu qu’il s’agissait de « corriger les incohérences dans un territoire ou un magasin », ou encore de mieux permettre à l’enseigne de situer par rapport à « son environnement concurrentiel ». Avec « dix milliards de transactions par an », le groupe dispose d’une masse de données riche d’enseignements.
En parallèle de cette conquête de nouveaux marchés, Carrefour se fixe également comme ligne l’amélioration de sa marge opérationnelle, pour la porter de 2,5 % aujourd’hui à 3,5 % à la fin de la prochaine décennie. « Si on doit arriver à 3,5 %, cela veut dire que cela tendra encore plus les relations commerciales ? » s’est inquiétée la rapporteure Antoinette Guhl. Alexandre Bompard a précisé qu’il s’agissait d’un chiffre obtenu à l’échelle internationale du groupe.