L’option est sur la table. Le gouvernement « envisage » de puiser dans les réserves stratégiques de pétrole, alors que le blocage du détroit d’Ormuz menace de fortes tensions les approvisionnements occidentaux, a fait savoir une source gouvernementale à l’Agence France-Presse. Et pour cause : 20 % du trafic mondial de pétrole et de gaz liquéfié transite par ce bras de mer de 54 kilomètres entre l’Iran et Oman, qui relie le Golfe persique à la mer d’Arabie. Depuis le début des bombardements américano-israéliens sur l’Iran, la circulation maritime dans la zone a chuté de 90 % selon la société d’analyse Kpler, spécialisée dans les matières premières. Par ailleurs, plusieurs dépôts pétroliers iraniens ont été ciblés par des frappes ce week-end ; les habitants de Téhéran se sont réveillés dimanche dans une capitale nimbée d’une âcre fumée noire, certains allant même jusqu’à parler « d’une pluie d’hydrocarbure ».
Les conséquences économiques de la guerre au Moyen-Orient, et notamment la question du déblocage des réserves stratégiques, qui font l’objet d’une réglementation internationale depuis les années 1970, étaient à l’agenda ce lundi d’une réunion par visio-conférence des ministres des Finances du G7, sous présidence française. « L’utilisation des réserves stratégiques est une option envisagée avec pour objectif de faire baisser les prix de l’énergie », a précisé l’Élysée. En fin de semaine dernière, le litre de SP95-E10 accusait une hausse de 10 centimes, et celui du gazole de 26 centimes.
Dans quel cas la réserve stratégique est-elle utilisée ?
L’idée de sanctuariser des stocks de pétrole s’impose au lendemain de la Première guerre mondiale. Au début des années 1920, le Commissariat général aux essences et aux combustibles oblige les sociétés pétrolières à mettre en réserve des barils de secours pour le pays. Cette nécessité se renforce dans les années 1970, après le premier choc pétrolier.
La réserve stratégique participe de la continuité économique de l’Etat en cas de crise. Son objectif est double : limiter le risque de pénurie et permettre une stabilisation des prix en cas de flambée. C’est l’Etat qui décide du déblocage de ces réserves, généralement dans deux cas de figure : une rupture mondiale d’approvisionnement, souvent liée à une crise géopolitique, ou à un conflit social, entraînant des grèves et des blocages dans les raffineries.
Le dernier recours aux réserves stratégiques date de 2022, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie : 300 millions de barils avaient été débloqués par les Etats-Unis et les pays de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) en deux vagues, dont un peu moins de 8 millions de barils par la France, afin de contrebalancer la hausse des prix de l’énergie. En 2016, pour faire face à un mouvement de contestation dans les raffineries françaises, le gouvernement de François Hollande avait déjà dû débloquer l’équivalent de trois jours de réserve.
Que contiennent les stocks ?
Depuis son adhésion à l’Agence internationale de l’énergie en 1992, la France est tenue de conserver un stock minimum de pétrole équivalent à au moins 90 jours d’importations. Actuellement, l’Hexagone se trouve légèrement au-dessus de ce seuil, avec 118 jours d’importations nettes en réserve, selon Bercy. Soit environ 16 millions de tonnes d’hydrocarbures.
Pour parvenir à constituer ce stock, chaque compagnie est tenue de mettre à disposition une quantité d’hydrocarbures équivalente à 29,5 % de ses ventes de l’année précédente. Contrairement à une idée reçue, le pétrole brut ne représente qu’un tiers de ces réserves, constituées majoritairement de produits finis : pour moitié du gazole (49,8 %) et pour le reste de l’essence (9,1 %), des combustibles pour moteurs d’avions à réaction ou à turbine (7,8 %) et du fioul domestique (2,7 %).
Les trois quarts de ces stocks sont gérés depuis 1988 par une société privée, la Société anonyme de gestion des stocks de sécurité (SAGESS), détenue par les opérateurs pétroliers en fonction de l’importance de leur contribution au stock stratégique. Néanmoins, une loi de 1992 a renforcé le contrôle de l’Etat sur ces réserves en créant un Comité professionnel des stocks stratégiques pétroliers (CPSSP), qui finance et détermine le cadre d’exercice de la SAGESS. Le quart restant des réserves stratégiques est directement piloté par les opérateurs pétroliers.
Où se trouvent les réserves stratégiques ?
La SAGESS dispose de 81 sites de stockage répartis sur l’ensemble du territoire national, pour l’essentiel des dépôts commerciaux, et quelques raffineries. Toutefois, entre 30 et 40 % du stockage stratégique français se trouve dans les cavités salines souterraines de Manosque. Ces dernières sont reliées aux raffineries et aux usines pétrochimiques de Fos-sur-Mer, ainsi qu’au Grand Port Maritime de Marseille.