Ce sont probablement ces courbes sur les écrans des salles de marchés qui dessinent le mieux l’incertitude maximale sur les conséquences de la guerre au Proche et au Moyen Orient, et la volatilité qui règne. L’annonce d’un cessez-le-feu dans la nuit entre les États-Unis et l’Iran a fait nettement rebondir les places financières mondiales. Les espoirs d’un apaisement dans le conflit ont fait reculer les craintes d’une déstabilisation majeure de l’économie mondiale et les cours du pétrole se sont refroidis avec une chute de près de 15 %, ramenant le prix du baril sous la barre psychologique des 100 dollars. Les cours restent encore très élevés, bien au-delà de leur niveau de février.
Difficile pour les gouvernements, suspendus aux communications imprévisibles de la Maison Blanche et aux réactions de l’Iran, de se projeter et d’en tirer les conséquences à moyen terme, sur l’économie et nos finances publiques. C’est à cet exercice délicat que se sont pliés les ministres de l’Économie, Roland Lescure, et des Comptes publics, David Amiel — nommé six jours avant la déflagration dans le Golfe Persique — devant la commission des finances du Sénat ce mercredi.
« Il peut se passer beaucoup de choses »
« Notre évaluation, elle est forcément parcellaire, elle est sans doute loin d’être terminée », a reconnu d’emblée le ministre de l’Économie. Le gouvernement a d’ores et déjà donné rendez-vous aux commissions des finances pour le comité d’alerte sur les finances publiques du 21 avril, le premier depuis l’adoption du budget 2026 en février. Un scénario actualisé sur l’activité économique et l’évolution budgétaire sera affiné. « En treize jours, il peut se passer beaucoup de choses. Dans un moment très incertain, comme celui auquel on fait face aujourd’hui, il faut être prêt à avoir des plans B », a prévenu l’ancien député Renaissance.
Pour le moment, l’Insee a revu à la baisse ses prévisions de croissance pour les deux premiers trimestres (de 0,3 à 0,2 % pour chacun d’entre eux), et la Banque de France a révisé son hypothèse de croissance annuelle de 1,0 à 0,9 %. Le gouvernement reste, pour le moment, à son ordre de grandeur : une hausse pérenne de 10 dollars du prix du baril se traduira par un dixième de point de croissance en moins, et 0,3 point d’inflation en plus. Il n’anticipe pas d’inflation supérieure à 2 % cette année, « à ce stade ».
Bercy veut que la baisse des cours du pétrole se répercute à la pompe, aussi vite que pendant la hausse
À très court terme, le gouvernement va suivre « de très près » l’évolution des prix des carburants à la pompe, et s’assurer que les mouvements spectaculaires à la hausse se reproduisent avec la même célérité à la baisse. Distributeurs, producteurs et raffineurs sont d’ailleurs convoqués ce jeudi à Bercy, pour s’assurer que les effets soient perceptibles en fin de semaine.
Interpellé par le sénateur communiste Pascal Savoldelli sur les revenus des compagnies pétrolières, Roland Lescure a opposé une fin de non-recevoir à un encadrement des prix. « Encadrement des marges, c’est possible. Encadrement des prix, vraiment, il ne faut pas le faire », a-t-il répondu, indiquant avoir diligenté la Commission européenne pour une enquête sur les marges des raffineries. Il a rappelé que la dépendance vis-à-vis de l’extérieur s’était accrue avec la fermeture de ces sites de production. Il en reste six en France. « Avant d’envisager de taxer les surprofits il va falloir quand même avoir ça en tête », a-t-il averti.
Deux semaines après son passage remarqué devant l’Assemblée nationale, Roland Lescure a cette fois pris soin de mesurer ses propos. S’il a fait mention d’un « choc pétrolier » le 25 mars, c’était pour parler de la « situation en Asie », a-t-il tenu à corriger une nouvelle fois, un continent marqué par des rationnements et l’instauration de télétravail. En France, les enjeux sont seulement sur les prix. « La France disposera de tous les carburants dont elle a besoin pour fonctionner normalement au mois d’avril », a assuré le ministre, tout en reconnaissant que des « tensions logistiques » affectent de façon sporadique jusqu’à 15 % des stations-service.
« Pas de risque majeur de pénurie à court terme » dans l’industrie
Les perturbations importantes du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz affectent aussi un certain nombre de matières premières. Là aussi, l’ancien ministre de l’Industrie s’est voulu rassurant. « Il n’y a pas aujourd’hui de risque majeur de pénurie identifiée à court terme par les entreprises industrielles », a-t-il affirmé.
En matière de soutien ciblé, Roland Lescure a insisté sur la place plus faible du gaz, dans la consommation nationale d’énergie, par rapport à nos voisins. « A situations différentes, réponses différentes », a-t-il fait valoir. Son collègue des Comptes publics, David Amiel, a rappelé que les marges de manœuvre n’étaient plus les mêmes qu’en 2022.
« Nous ne pouvons pas ignorer le poids que nos décisions auront également pour les années à venir […] Les aides doivent être ciblées et elles doivent être financées », a martelé ce dernier. À ce jour, les mesures sont limitées au mois d’avril, se concentrent sur les secteurs les plus en difficulté (transports, pêche, agriculture) et les ménages les plus précaires. L’extension du versement automatique du chèque énergie (153 euros en moyenne) à 5 millions de foyers coûtera 60 millions d’euros, les mesures sectorielles 70 millions d’euros, soit 130 millions d’euros de dépenses de soutien. Outre la réduction du prix du carburant pour ces professionnels concernés, le gouvernement a également annoncé des mesures de soutien à la trésorerie et des prêts à 3,8 %.
En face, David Amiel a fourni à nouveau le chiffre de l’évolution des recettes, pour tordre le cou au fantasme de la cagnotte fiscale. 270 millions d’euros supplémentaires liés à la fiscalité des carburants (120 sur la TVA, 150 sur les accises), dopées par une hausse de la consommation au début du mois. Le ministre a toutefois prévenu que les hausses de TVA seraient « sans doute amenées à être réduites dans les prochaines semaines », tout comme celle, logiquement, des accises, qui suivent strictement les volumes et non les prix. « Ce sont des hausses qui sont temporaires et qui sont surtout bien inférieures aux pertes pour les finances publiques […] Une crise énergétique n’a jamais été une bonne nouvelle pour les finances publiques », a-t-il prévenu, alors que le Rassemblement national reproche au gouvernement de ne pas alléger dans ces conditions la fiscalité des carburants.
Incompréhension du rapporteur général face à la communication du Premier ministre
La récente communication du Premier ministre n’a pas facilité la tâche à Bercy. Sébastien Lecornu avait demandé à ses ministres de travailler à une affectation des « éventuels surplus » fiscaux dans la décarbonation de l’économie. Huit jours après, la petite phrase fait encore parler d’elle « Comment peut-on alors parler de surplus de recettes fiscales », a maugréé le rapporteur général de la commission des finances, Jean-François Husson (LR).
Il faut dire qu’aux 130 millions d’euros s’ajoute un renchérissement significatif de la charge de la dette. Les tensions géopolitiques ont nettement pesé sur les taux souverains ces dernières semaines. A la veille de la guerre, la France empruntait quasiment à 3,2 % sur dix ans. Hier, ils ont frôlé les 3,9 %. Ils sont depuis revenus sous la barre des 3,6 %. « On estime à date, là encore c’est un chiffrage intermédiaire et qui peut ensuite évidemment beaucoup bouger, que le surcoût sur les taux d’intérêt actuels sera de 3,6 milliards cette année », a communiqué Roland Lescure, sur la base des données inquiétantes de mardi. L’Agence France Trésor, chargée de lever la dette sur les marchés, a déjà réalisé plus du tiers de son programme de financement cette année. Il s’élève au total à 310 milliards d’euros, rappelons-le.
Dépenses de soutien gagées par des économies équivalentes, une « solidarité interministérielle » à prévoir
David Amiel n’a pas dévié d’un iota sur sa ligne : la poursuite de l’assainissement budgétaire, « quoi qu’il arrive ». Les dépenses de soutien exceptionnel seront gagées par des économies équivalentes, d’abord par des « redéploiements » au sein des enveloppes de chaque ministère, et une « une solidarité interministérielle » pourra être mise en place. « Vu l’ampleur du choc sur les prix de l’énergie, il est très probable que nous ayons recours », a considéré le ministre.
Ce choix lui a valu quelques marques de soutien, ou à défaut de compréhension. « La situation financière appelle à ce que nous demeurions prudents, à ce que nous ne nous lancions pas dans des versements d’aides que nous n’aurions pas les moyens de financer », a appuyé Michel Canévet (Union centriste). « Je comprends votre refus d’ouvrir en grand les vannes, c’est assez compréhensible au regard de l’expérience, fort coûteuse, due au manque de ciblage mais aussi de non-conditionnalité pour nos finances publiques », s’est remémoré Thierry Cozic (PS).
En cas de besoin, à l’issue du comité d’alerte du 21 avril, le gouvernement pourrait décider en cas de besoin d’augmenter les réserves de précaution de chaque ministère, voire de procéder à des annulations de crédits.
Malgré une amélioration plus importante que prévu des comptes en fin d’année dernière, avec un déficit ramené à 5,1 % du PIB au lieu de 5,4 % espérés, le gouvernement reste sur son objectif de 5 % pour 2026, au risque d’apparaître comme les partisans d’une « année blanche » dans l’effort, aux yeux de Jean-François Husson. « Décaler l’objectif de déficit dans cette situation aurait été faire preuve, je crois, de beaucoup d’imprudence », a répondu David Amiel, qui rappelle que les bons aléas de la fin 2025 étaient « exceptionnels », que déjà des « dépassements » en dépenses, étaient « déjà probables ».
Interrogé sur l’éventuel surcoût en matière d’opérations extérieures (Opex) pour l’armée française, David Amiel n’a pas pu être en mesure de la chiffrer pour le moment. Le projet de loi actualisant la programmation pluriannuelle, présenté ce mercredi en Conseil des ministres, prévoit un rehaussement de 1,4 milliard d’euros des provisions pour les Opex. Rapporteur des crédits de la défense, Dominique de Legge (LR), a d’ailleurs fait part de son étonnement sur la nouvelle rallonge, dans une période de disette budgétaire. « J’ai vu qu’on allait trouver 36 milliards d’euros d’ici 2030. Vous pouvez me dire où vous les trouvez ? » Réponse du ministre des Comptes publics : « Nous sommes dans une époque, on va devoir dans les années qui viennent faire effectivement des grands arbitrages et des grands choix budgétaires. »
Cela a d’ailleurs été l’une des conclusions. « Cette crise doit donc être l’occasion, comme l’ont été les crises précédentes, de réduire notre indépendance, de planifier, d’accélérer notre sortie des hydrocarbures, par une hausse de l’électricité », a encouragé Roland Lescure. Le gouvernement doit présenter dans les prochains jours son plan d’électrification.
Un vœu qui lui a valu un tir croisé du rapporteur général LR et des Verts. « Il eût été salutaire, pour les intérêts du pays, d’entendre de la même majorité que celle à laquelle vous appartenez aujourd’hui, le même discours sur le nucléaire en 2019. On aurait gagné beaucoup de temps, beaucoup d’argent », a épinglé Jean-François Husson. « C’est la démonstration que notre dépendance aux énergies fossiles fait que le coût de l’inaction reste plus élevé que celui de l’action », a également critiqué l’écologiste Thomas Dossus.