Pour des millions de Français, le chocolat est synonyme de pause gourmande et réconfortante, même si le coût de ce plaisir s’est nettement accru dans la période récente. Pour la grande distribution, ce produit est symptomatique aujourd’hui de dysfonctionnements dans les négociations commerciales avec leurs fournisseurs. Auditionnées ce 17 février par la commission d’enquête du Sénat sur les marges dans la grande distribution et l’industrie, Carrefour et Intermarché ont pris ce produit phare comme le symbole des tensions qui les opposent ces dernières semaines avec certaines multinationales.
Les deux enseignes ont dénoncé les demandes de hausse de tarifs de la part de certaines grandes marques, alors que le reflux des cours du cacao laissait présager des baisses logiques. Le mois dernier, le cours de la précieuse fève est tombé à un plus bas de deux ans. « Nous avons des industriels qui arrivent avec des hausses de prix du chocolat de 8 % à plus de 10 %. Or, le cours du cacao a baissé en tout cas depuis le mois de septembre de l’ordre de 30 à 40 % », s’est étonné Hervé Daudin, directeur exécutif marchandises de Carrefour.
« Quand, sur des matières premières agricoles non françaises, certaines multinationales ignorent la chute des cours comme sur le cacao par exemple, il n’est pas illogique de refuser ces hausses, clairement », s’est également agacée Anne Le Breton, directrice d’Aura Retail, une centrale d’achat commune à Intermarché, Auchan et Casino, basée à Massy (Essonne). Laquelle a précisé « qu’en général, ce sont les plus gros industriels qui fonctionnent de cette manière ».
La centrale d’achat d’Intermarché met en cause deux acteurs d’envergure internationale et « assume » le conflit
Interrogée par la rapporteure Antoinette Guhl sur des cas de menaces de déréférencement de rayons, la directrice a « assumé » « deux conflits », avec des acteurs majeurs du secteur qui réclament des « hausses abusives », citant nommément « Lindt et Ferrero ». « C’est légitime d’essayer de comprendre pourquoi le cours du cacao est à la baisse, à hauteur de 50 %, et qu’on nous annonce une matière première agricole en hausse de 10 ou 12 % », a-t-elle insisté.
Comme d’autres avant eux face à cette commission d’enquête, les directeurs auditionnés ce mardi ont mis en cause l’une des dispositions de la loi Egalim, qui réduit à leurs yeux le niveau d’information et leur capacité de négociation. Ils ont mis en cause le choix des fournisseurs de « l’option 3 », pour la rédaction des conditions générales de ventes. Alors que les options 1 et 2 prévoient de détailler sous forme détaillée ou agrégée, le montant de la matière première agricole (non négociable), l’option 3 ne fait pas la transparence sur la part de matière agricole, et un tiers atteste que la négociation n’a pas porté sur cette part. Généralement, c’est un commissaire aux comptes qui intervient, ce qui rend aveugles d’une certaine manière les distributeurs sur l’élaboration du tarif.
Problématique au niveau de la distribution, ce système ne garantit pas la juste rémunération des producteurs, selon Anne Le Breton. Cet aspect est pourtant au cœur des séries de lois Egalim votées à partir de 2018. « Je n’ai aucun moyen de m’assurer que des centaines de millions d’euros, pour ne pas parler de milliards, accordés à mes industriels ont ruisselé au monde agricole […] ou si elles ont gonflé les marges de nos plus importants industriels », a-t-elle expliqué.
Un débat s’est joué avec la commission d’enquête, sur les reproches exacts visant ce système. « Il ne faudrait pas que cela soit une remise en cause de la certification même des commissaires aux comptes, puisque là c’est plus préoccupant comme argumentaire », est par exemple intervenue la présidente de la commission d’enquête, Anne-Catherine Loisier (Union centriste).
Accusations de spéculation ou de montages juridiques
En réponse, les distributeurs ont rétorqué que ce type de contrat ne permettait pas d’expliquer la gestion de la matière première agricole. « Si un industriel, grossièrement, a spéculé sur le cours du cacao, s’est couvert financièrement sur le coût du cacao, et en tire les conséquences potentiellement négatives sur l’évolution de ses tarifs, ce n’est pas la même chose que de négocier avec un industriel qui, lui, a simplement acheté son cours de cacao au moment où il devait l’acheter » s’est interrogé Hervé Daudin. Le directeur exécutif à Carrefour a rappelé que l’existence de marques distributeurs permettait de disposer d’information au plus près de la réalité des coûts de production.
Anne Le Breton a également soulevé l’hypothèse de « prix de transferts » entre filiales, et d’une société mère ou « holding » qui viendrait « confirmer un taux de matière première agricole » dans le produit. « Des PME sur le chocolat ont octroyé des baisses de prix. Curieusement, la grosse multinationale aurait acheté au moins bon moment. On se dit qu’ils ont quand même les meilleurs traders ! » Nicolas Raynal, directeur adjoint en charge des affaires publiques du groupement Mousquetaires a renchéri : « En fait on est quand même face à un système où chaque année, on constate des choses étranges ! »
Comme Aura Retail, la centrale d’Intermarché, Carrefour n’exclut pas non plus de revoir certains rayons en conséquence. Hervé Daudin n’a toutefois pas parlé de « déréférencement », mais de changements significatifs dans les volumes d’achats. « Si à la fin des fins, il y en a un qui reste braqué sur + 10 % [de hausse de prix] et l’autre qui est à zéro, peut-être qu’on terminera la discussion en disant : les volumes de celui qui est à + 10 % seront peut-être réduits de 30 %, et transmis à celui qui est zéro. En réalité, c’est une réaffectation du plan d’affaires de celui qui est le plus cher vers celui qui est le moins cher. »