À Cannes, la polémique dépasse désormais le cadre d’une simple tribune militante. Les déclarations de Maxime Saada, président du directoire de Canal + affirmant qu’il ne souhaitait plus collaborer avec les signataires d’un texte dénonçant l’influence croissante de Vincent Bolloré sur le cinéma français, ont immédiatement tendu le climat sur la Croisette. Mardi 19 mai, la ministre de la Culture, Catherine Pégard, a jugé cette réaction « disproportionnée ». Huit jours après sa publication dans Libération, la tribune du collectif « Zapper Bolloré » rassemble désormais près de 2 000 signatures. Ses auteurs s’inquiètent de la montée en puissance de Vincent Bolloré dans la filière, alors que Canal + dont le groupe Bolloré détient environ 30 % du capital, a récemment pris 34 % d’UGC, avec une possible prise de contrôle à partir de 2028. Le milliardaire breton est régulièrement accusé d’utiliser ses médias pour promouvoir des idées proches du Rassemblement national. En annonçant son intention de ne plus travailler avec les signataires, Maxime Saada a surtout mis en lumière une réalité bien connue du secteur : la dépendance du cinéma français à l’égard de Canal + Au-delà du débat sur la liberté d’expression, cette séquence agit comme le révélateur d’un rapport de force économique devenu central dans toute la filière.
Canal + pilier du modèle français
Avec plus de 155 millions d’euros investis dans les longs-métrages français en 2025, Canal + demeure de loin le principal financeur privé du cinéma hexagonal. À lui seul, le groupe assure près de 40 % des investissements des diffuseurs dans les films français, un poids central dans l’économie du secteur. Cette position dominante s’est construite depuis les années 1980 autour d’un modèle devenu structurant : le pré-achat des droits de diffusion des films avant même leur tournage. Ces engagements permettent aux producteurs de boucler leurs plans de financement et de lancer leurs projets. En contrepartie, Canal + bénéficie d’un avantage stratégique dans la chronologie des médias, qui encadre les délais entre la sortie d’un film en salles et sa diffusion à la télévision ou sur les plateformes.
Depuis les derniers accords conclus avec la filière, la chaîne cryptée peut diffuser les films six mois après leur sortie en salles, contre vingt-deux mois pour les chaînes gratuites et entre quinze et dix-sept mois pour les plateformes de streaming. « Plus un diffuseur investit dans le cinéma français, plus tôt il peut montrer les films », rappelle Thomas Paris, chercheur au CNRS, professeur associé à HEC Paris et co-auteur d’Économie du cinéma. « Toute l’architecture du cinéma français repose sur cet équilibre entre Canal + le CNC et les autres diffuseurs. » Cette dépendance économique contribue aussi, selon lui, à expliquer la prudence longtemps observée dans le secteur face à l’influence du groupe. « C’est un peu la question qui fait que tout le monde s’est tenu à carreau pendant des années », estime-t-il. « Si Canal + sort du jeu, on ne sait pas à quoi ressemblera le cinéma français. »
Les chiffres illustrent cette domination : Canal + a engagé 163,1 millions d’euros dans 148 films agréés, soit près de 70 % des productions françaises. La chaîne cryptée représente à elle seule 138 millions d’euros d’investissements directs. Très loin derrière, France Télévisions pèse environ 18 % des apports des diffuseurs, tandis que les plateformes comme Netflix, Disney + HBO Max ou Paramount + ne représentent ensemble que 5,8 % des investissements cumulés.
Un modèle économique sous pression
Cette crise intervient au moment où l’ensemble du modèle économique du cinéma français se fragilise. Les recettes publicitaires des chaînes privées ralentissent, les financements publics reculent et les distributeurs indépendants traversent une crise sévère. Le distributeur Shellac, qui accompagnait notamment les films de Justine Triet ou Miguel Gomes, a ainsi été placé en liquidation judiciaire au printemps. Dans le même temps, les plateformes américaines montent en puissance. Netflix a investi plus de 41 millions d’euros dans les films français en 2025. Disney + a obtenu une fenêtre de diffusion ramenée à neuf mois en échange d’un engagement de 115 millions d’euros sur trois ans. Amazon Prime Vidéo doit encore signer un nouvel accord avec les organisations du cinéma d’ici à la fin juillet.
Mais ces nouveaux acteurs ne compensent pas encore le poids de Canal + « Les plateformes participent davantage qu’avant, mais elles n’ont pas le même rapport au territoire français », souligne Thomas Paris. « Pour Canal + le cinéma est au cœur du modèle économique. Pour Amazon, ce n’est qu’un élément parmi d’autres pour vendre des abonnements. » Le chercheur rappelle que les plateformes peuvent se retirer beaucoup plus facilement du marché français. « Amazon vend d’abord des chaussures. La promotion du cinéma n’est pas au cœur de leur métier comme elle peut l’être pour Canal + ».
La stratégie industrielle derrière UGC
L’inquiétude s’est accentuée avec l’entrée de Canal + au capital d’UGC. Pour une partie de la profession, cette opération symbolise une concentration croissante du secteur : financement des films, production via StudioCanal, diffusion télévisée et désormais exploitation des salles. Thomas Paris relativise toutefois l’idée d’un agenda idéologique. « La logique première est industrielle », analyse-t-il. « Canal + doit s’adapter à un environnement bouleversé par Netflix et les plateformes. » Selon lui, cette intégration verticale correspond à une évolution classique des industries culturelles. « Aux États-Unis, les grands studios produisent, distribuent et exploitent déjà les œuvres. En France, on a longtemps essayé de limiter cela au nom de la diversité culturelle, mais cet équilibre devient plus difficile à maintenir. »
Le chercheur estime néanmoins que cette stratégie pourrait renforcer la position de Canal + dans les futures négociations sur la chronologie des médias. « Avoir un pied dans UGC permet aussi de conserver un avantage face à Netflix ou Disney + notamment sur la programmation et l’accès aux films. » Mais il ne minimise pas les risques pour la diversité culturelle. « Une intégration verticale produit toujours des effets pervers potentiels sur la diversité », reconnaît-il. « Mais on n’en est pas encore à une situation de monopole. »
Une menace crédible ?
La question centrale reste celle des représailles annoncées contre les signataires de la tribune. Économiquement, Canal + peut-il réellement se passer de ces artistes et professionnels ? « À ce stade, oui », répond Thomas Paris « si le nombre gonfle ça peut commencer à être problématique ». « Ce sont des talents importants, mais pas des noms dont l’absence mettrait en péril la capacité de Canal + à produire ou diffuser de grands films. » Le chercheur ne croit d’ailleurs pas à une application stricte des menaces évoquées par le groupe. « Je ne crois pas à la mise en œuvre concrète de cette mesure », affirme-t-il. Selon lui, la sortie de Maxime Saada relève avant tout d’un rapport de force. « C’est un patron qui tape du poing sur la table », résume-t-il. « Dans les négociations avec le cinéma français, Canal + a toujours été l’acteur dominant. »
Thomas Paris voit dans cette séquence une manière pour le groupe de rappeler sa puissance à un moment où une partie du secteur commence à contester son influence. « Des professionnels commencent à dire que Canal + peut devenir dangereux, et qu’ils n’en ont plus peur. » Le chercheur résume la logique du groupe ainsi : « Vous nous accusez de vouloir basculer vers quelque chose de différent avec UGC ? Je peux déjà montrer aujourd’hui que j’ai ce pouvoir-là. »
Une inquiétude politique autant qu’économique
Pour Ana Vinuela, maîtresse de conférences en études cinématographiques à l’Université Sorbonne Nouvelle, cette crise dépasse la seule question économique. « Canal + reste le principal financeur du cinéma français. Quand Maxime Saada tient ce type de propos, cela rompt brutalement l’équilibre d’un écosystème où cohabitent de nombreux acteurs », analyse-t-elle. Selon elle, les inquiétudes portent moins sur la structure économique du groupe que sur l’influence idéologique potentielle de Vincent Bolloré. « Beaucoup redoutent qu’à terme, les choix éditoriaux ou les films soutenus puissent être influencés par une ligne plus conservatrice. » L’universitaire cite notamment le précédent du film « Grâce à Dieu » de François Ozon, autour duquel des tensions auraient existé en interne en raison de son sujet sur l’Église catholique.
Une dépendance réciproque
Malgré les tensions provoquées par la polémique cannoise, ni les chercheurs ni les professionnels du secteur n’envisagent une rupture entre Canal + et le cinéma français. « Le cinéma reste au cœur de l’ADN de Canal + », souligne Ana Vinuela. « La chaîne a besoin des films récents pour fidéliser ses abonnés et préserver son identité face aux plateformes de streaming. » Même analyse pour Thomas Paris : « Canal + a besoin d’exclusivités. Le sport, les films récents et les séries originales restent les principaux moteurs de l’abonnement. » Cette relation d’interdépendance explique l’inquiétude suscitée par la crise actuelle dans toute la filière.
Car au-delà du conflit entre artistes, diffuseur et producteurs c’est l’avenir du modèle français de financement du cinéma qui se trouve en filigrane. Ce système repose sur un équilibre entre chaînes de télévision, plateformes, producteurs et soutien public à travers le Centre national du cinéma (CNC), autre pilier historique aujourd’hui fragilisé par des attaques politiques croissantes. Le Rassemblement national évoque régulièrement la possibilité de supprimer l’institution. « La diversité des financements est ce qui garantit la diversité de la création », rappelle le président du CNC, Gaëtan Bruel.