Autre son de cloche pour la commission d’enquête du Sénat sur les marges dans la grande distribution et leurs fournisseurs. Ces derniers jours, des dirigeants de grandes enseignes d’hypermarchés se sont succédé au micro pour s’exprimer sur la construction des prix. Plusieurs ont mis en cause les comportements de leurs fournisseurs, épinglant des hausses de prix injustifiées selon eux, sans lien avec la hausse de leurs coûts de production. Les industriels ont commencé à donner leur version ce 12 février.
L’Ania, l’Association nationale des industries alimentaires, qui représente près d’une trentaine de syndicats de métiers et 23 000 entreprises de l’alimentaire du pays, a dépeint le tableau de tensions dans les relations commerciales avec la grande distribution, mais également de marges très compressées. « Nous avons cette impression d’une impunité totale ou partielle quelques fois de certains grands acteurs de la grande distribution, ça ne peut pas durer », a résumé Jean-François Loiseau, le président de l’Ania.
« La grande distribution pratique la déflation »
L’organisation professionnelle accuse les grandes enseignes de faire payer leur guerre des prix aux industries de l’agro-alimentaire. « La grande distribution pratique la déflation. C’est son arme redoutable depuis 15 ans », a attaqué Jean-François Loiseau. Ce producteur n’a d’ailleurs pas goûté à la description faite par certains distributeurs d’un rapport de force déséquilibré, dans lequel les géants de l’agroalimentaire seraient tout-puissants. « Sur nos 23000 entreprises adhérentes, 98 % sont des petites et moyennes entreprises, et 450 grandes entreprises et ETI. Ce ne sont pas uniquement les grands groupes et notamment internationaux tels qu’on voudrait bien le dire. »
La directrice pôle juridique et compétitivité à l’Ania, Marie Buisson, a donné quelques chiffres qui illustrent la pression tarifaire exercée par la grande distribution. « Cette année, le besoin tarifaire moyen des entreprises est aux alentours de 3,5 %, justifié par les intrants, les matières premières agricoles et industrielles. En début de négociation, les demandes moyennes qu’on avait c’était de l’ordre de -10 à -8 % ! » Jean-François Loiseau ajoute que la règle de la sanctuarisation de la matière agricole, dans la négociation des prix, fait aussi partie des victimes. « Force est de constater que la grande distribution ne suit pas cette règle forcément. Nous souhaitons qu’il y ait évidemment beaucoup plus de contrôle dans ce domaine, et beaucoup plus de sanctions. »
C’est en réponse aux questions de la rapporteure de la commission d’enquête, Antoinette Guhl (écologiste), que les sénateurs ont également un aperçu de l’ambiance des négociations commerciales, du point de vue des producteurs de denrées alimentaires. « On a quand même une tension, une certaine agressivité, qui est particulière en France et qu’on ne connaît nulle part ailleurs. Dans les autres pays ça ne se passe pas comme », s’est étonnée Marie Buisson. Son président rapporte que des PME sont convoquées à plus de 20 rendez-vous, avec des horaires décalés, allant jusqu’à des réunions pouvant se tenir le « samedi soir à 23 heures ».
Arrêts de commande
Outre ces intimidations sur la forme, la directrice du pôle juridique a également fait état de menaces de rétorsion ou de déférencements, si les fournisseurs refusent de céder aux demandes des distributeurs. « En ce moment, on a énormément d’entreprises qui nous disent qu’elles font face à des arrêts de commande. On me demande énormément les coordonnées du médiateur des relations commerciales agricoles. »
« Un déréférencement, ça a des conséquences dramatiques parce qu’un déréférencement, ça veut dire que l’usine, elle arrête partiellement », a insisté Jean-François Loiseau. « Que vous soyez une PME ou une grande entreprise, vous jouez votre année sur trois mois de négociations commerciales. » L’Ania a accepté de fournir des exemples auprès de la commission, sous forme écrite, pour ne pas porter préjudice aux entreprises concernées. Il a seulement été fait mention de Lactalis, sans que son nom n’ait été prononcé.
Un système de « péage »
Contredisant les affirmations récentes de gérants de la grande distribution dans le cadre de cette commission d’enquête, les représentants de l’Ania ont par ailleurs tordu le cou à l’idée qu’une négociation avec une centrale d’achat européenne n’impose pas de se tourner en parallèle vers une centrale de services. Ce type de centrale, gérée par les distributeurs, monnaye auprès des industriels des prestations commerciales, de type marketing. Ils leur fournissent de précieuses données sur les habitudes des consommateurs. Pour Marie Buisson, il n’en est rien. « Cela va jusqu’à plusieurs centaines de milliers d’euros pour la fourniture de data ou des rencontres en top to top […] C’est devenu un instrument de captation de valeur supplémentaire, au détriment des fournisseurs. Est-ce que les industriels ont la liberté de refuser ces services ? Non, c’est souvent une condition implicite d’accès au référencement, au sein des centrales d’achat internationales ou nationales. »
Maxime Costilhes, le directeur général de l’Association nationale des industries alimentaires, a lui aussi accrédité la thèse d’un prérequis. « En gros, c’est un péage, c’est-à-dire que celles qui doivent passer par les centrales de service – on n’est même pas dans le début de la négociation – on leur dit, voilà ce que vous devez payer comme service, et ensuite on rentre dans la phase de négociation. » Et les contreparties à ces services, « ne sont pas toujours proportionnées », a accusé Marie Buisson.
« Ils nous orientent aussi vers des achats quelques fois en dehors de la France »
Quant aux centrales d’achat européennes, fruit d’alliances de distributeurs européens pour mieux peser dans une négociation basée hors de France, Jean-François Loiseau a également critiqué fortement le système. L’une d’entre elles était d’ailleurs auditionnée la veille au Sénat. « Comment pouvons-nous être arbitrés à 1 h 30 d’avion de Paris dans ces fameuses centrales européennes, si ce n’est que pour détruire encore et toujours un peu plus de marge ? »
Le système des marques distributeur, ces produits fabriqués au nom de l’enseigne qui les commercialise, en a également pris pour son grade. Leur poids a pris une importance de plus en plus grande ces dernières années, à cause des contraintes sur le pouvoir d’achat. « Les distributeurs sont les donneurs d’ordre et quand ils demandent de fournir des matières moins chères, ils nous orientent aussi vers des achats quelquefois en dehors de la France », dévoile Jean-François Loiseau. Maxime Costilhes, le directeur général du lobby, pointe la « dépendance économique » qui lie désormais les fabricants de ces marques distributeurs, plaçant de fait des entreprises dans une « certaine fragilité ».
Dans ce contexte de négociations sous haute tension, le patron de l’Ania a insisté sur le contexte morose de pans entiers de l’appareil productif agroalimentaire français en difficulté. « Nous avons des marges qui sont de moitié de ce qui se fait dans l’ensemble de l’industrie manufacturière », a-t-il rappelé. « La moyenne va tourner autour de 3 %, la meunerie par exemple, ça va être plutôt entre zéro et 2 %, donc il ne faut pas s’étonner derrière qu’il y ait un peu cette hécatombe d’entreprises défaillantes ! »
L’Ania a notamment souligné les retards en termes d’investissements et de modernisations qu’impliquaient ces résultats faibles. « Nous perdons des parts de marché tous les jours face à Nos concurrents européens », a rappelé le directeur général Maxime Costilhes. Le solde agricole et agroalimentaire du pays sera probablement déficitaire sur l’année 2025.