FRANCE – ARMEE DE L’AIR ET DE L’ESPACE – Base aerienne de Saint-Dizier
PATRICK LEVEQUE/SIPA

Vente de LMB aux Américains : « Une fois de plus, c’est une partie de notre souveraineté et une entreprise française qui disparait », se désole le sénateur Cédric Perrin

La vente de l’entreprise française LMB Aerospace, qui fournit le Rafale ou nos sous-marins nucléaires, à un groupe américain, fait polémique. « Une golden share n’empêche pas le transfert de technologie », pointe le président LR de la commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat. Il souligne cependant que la direction générale de l’armement a finalement « donné son accord » à la vente, grâce aux « garanties importantes », selon Cédric Perrin.
François Vignal

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Attention, sujet sensible. Alors que les enjeux de souveraineté reviennent régulièrement sur le devant de la scène, la vente d’une entreprise française du secteur de la défense à une société américaine tourne à la polémique. La Lettre a révélé mercredi 28 janvier que LMB Aerospace, société française, a été vendu à l’américain Loar Group. Le montant de la transaction est de 367 millions d’euros, selon un communiqué du groupe du 26 décembre.

La cession de l’entreprise, dans le siège et l’usine se situent juste à côté de Brive-la-Gaillarde, en Corrèze, a été autorisée par le ministère de l’Economie, sans suivre la recommandation initiale de la direction générale de l’armement (DGA). Elle préconisait de conditionner le rachat à l’entrée de Bpifrance au capital. Au final, il n’en est rien.

LMB Aerospace est directement en lien avec le secteur de la défense. Il fournit des ventilateurs pour le Rafale, nos sous-marins nucléaires, les hélicoptères Tigre d’Airbus, le char Leclerc ou d’autres véhicules de l’armée de terre. L’entreprise fournit aussi des avions de chasse américains, comme les F-15, F-16 et F-18, ou les hélicoptères Apache et Black Hawk. Côté aviation civile, on trouve l’A350 ou les Boeing 747 ou 777. LMB Aerospace, qui était déjà sous pavillon américain jusqu’en 2012, réalise 30 % de ses revenus aux Etats-Unis.

Une « véritable trahison », dénonce Marine Le Pen

A l’annonce de la vente, très vite, la polémique a enflé. Le président du RN, Jordan Bardella, a ouvert le bal hier, dénonçant « la vente d’un actif stratégique au cœur de l’industrie de défense française », y voyant « la grande braderie de la France ». Jean-Luc Mélenchon, le leader de La France Insoumise, y est allé aussi de son message : « Un gouvernement insoumis vérifiera toutes les autorisations de cette nature et saisira autant que nécessaire la Cour de justice de la République pour ce genre de cession plus que discutable à l’adversaire USA », a-t-il lancé.

Ce jeudi, c’est Marine Le Pen qui a dénoncé « une véritable trahison contre la souveraineté nationale », ajoutant que la France ne pourra plus vendre de Rafale « sans l’aval de Washington, du seul fait de la présence d’un composant américain dans ses appareils ». Et d’ajouter que « le fonds qui a réalisé cette vente avec l’autorisation de Bercy, Tikehau, a bénéficié de 150 millions d’euros d’argent public lors de la pandémie de Covid ».

« Toute décision stratégique pourra être bloquée par l’Etat », rassure le ministre Roland Lescure

Face aux critiques, le ministre de l’Economie, Roland Lescure, a défendu le choix du gouvernement ce jeudi, soulignant que « les décisions qui sont prises sont des décisions du gouvernement », « dans un cadre intergouvernemental ».

« Tout ça est encadré par une loi sur les investissements étrangers en France, qui sont passés au crible, par une méthode extrêmement rigoureuse, précise », soutient le ministre, qui explique que « sur LMB, […], ce processus a été mis en place de manière extrêmement rigoureuse et s’est accompagné de conditions à ce rachat ». Précisément, « l’Etat aura une golden share, une action préférentielle au capital de LMB, ça veut dire que toute décision stratégique pourra être bloquée par l’Etat ». Roland Lescure ajoute que l’accord prévoit que « l’entreprise continue de produire en France » et « que les contrats stratégiques sont protégés ». Si la France « n’est évidemment pas fermée » aux investissements étrangers, « on ne brade pas la souveraineté française, que ce soit en défense, technologie, santé ou agroalimentaire », assure le ministre de l’Economie.

« Bercy avait-il pris le pouvoir contre l’avis de la DGA ? »

Au Sénat, la nouvelle de la vente de cette entreprise de la défense passe tout aussi mal. « Ça me désole. Une fois de plus, c’est une partie de notre souveraineté et une entreprise française qui disparaît », réagit Cédric Perrin, président LR de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat. Il ajoute cependant que « de l’autre côté, on ne peut pas empêcher la capitalisation étrangère, quand nos entreprises rachètent aussi des entreprises aux Etats-Unis. Mais de prime abord, je trouve ça assez triste ».

Le sénateur LR du Territoires de Belfort s’est d’abord interrogé sur un point. « Ce qui m’a inquiété, c’était de savoir si Bercy avait pris le pouvoir contre l’avis de la DGA, car la DGA s’était opposée au rachat à l’origine ». Mais sur ce plan, il est en partie rassuré. « J’ai appelé le délégué général de l’armement, Patrick Pailloux. On en a discuté, il me dit y avoir beaucoup travaillé. Ils ont fait en sorte de prendre les garanties suffisantes pour qu’il n’y ait pas de risque. Il considère qu’on a des garanties importantes », confie Cédric Perrin. Au final, « ils ont donné leur accord après que les négociations ont eu lieu », soutient le président de la commission des affaires étrangères et de la défense.

« C’est la financiarisation qui l’emporte sur la vision industrielle »

« Je le crois sur parole, mais une golden share n’empêche pas le transfert de technologie », pointe cependant du doigt Cédric Perrin. Et lui aussi craint un possible blocage américain, à l’avenir, en cas de vente d’arme, comme l’avion de chasse Rafale. « Le sujet d’inquiétude, c’est l’itarisation possible et de se voir refuser l’exportation, car il y aura du matériel américain dedans. Quand il y a du matériel made in america, il faut une autorisation du congrès pour les exporter », alerte Cédric Perrin. L’Itar, pour international traffic in arms regulations, est une réglementation américaine qui permet de contrôler la vente d’armes.

Dans le cas de LMB, ce sont avant tout des considérations sonnantes et trébuchantes qui ont joué dans la vente, selon le sénateur LR. « C’est clair qu’il y a une culbute financière. Il ne faut pas chercher beaucoup plus loin », lance Cédric Perrin, pour qui « c’est la financiarisation qui l’emporte sur la vision industrielle ». Au-delà de la situation de l’entreprise corrézienne, « le vrai sujet, c’est de savoir quelle mesure on va enfin décider de prendre pour garder nos entreprises en France et les capitaliser en France », soutient Cédric Perrin, « on voit bien que pour des entreprises innovantes, des start-up, elles sont obligées de partir aux Etats-Unis pour obtenir les moyens financiers dont elles ont besoin ».

La socialiste Hélène Conway-Mouret « choquée par le fait que nous perdions toute notre crédibilité »

A gauche, la sénatrice PS Hélène Conway-Mouret lâche aussi ses critiques. « Je suis choquée par le fait que nous perdions toute notre crédibilité. Quand on parle de la défense de la souveraineté de la France, d’économie européenne, si on fait des discours qui sont volontaires et que dans les faits, on cède à un concurrent… Car les Etats-Unis sont un concurrent sur le plan économique. Et ce n’est pas n’importe quelle entreprise qui est cédée. Elle touche de fait à la souveraineté », alerte la socialiste. Elle ajoute : « Ce n’est pas très glorieux ».

« On a des outils financiers, comme Bpifrance, qui permettent de préserver un certain nombre d’entreprises en France et en Europe », ajoute la sénatrice représentant les Français établis hors de France. « L’autonomie stratégique ne se décrète pas. Elle se bâtit car on est en capacité d’investir dans les entreprises qui permettent l’indépendance par rapport à d’autres pays », soutient encore Hélène Conway-Mouret.

Mais la socialiste reconnaît l’existence d’un « dilemme, entre continuer de défendre nos entreprises, qu’elles ne se retrouvent pas dans les mains de pays tiers, et de l’autre, attirer des investissements étrangers tout en faisant en sorte de ne pas perdre la main ».

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