Une mobilisation suivie. Entre 10 et 30 % des enseignants des écoles maternelles et élémentaires étaient en grève ce mardi 31 mars, à l’appel de cinq syndicats, pour réclamer des revalorisations salariales mais aussi pour contester les suppressions de postes et les fermetures de classes prévues dans le budget 2026. La mobilisation touchait également le second degré, où elle est toutefois plus difficile à mesurer puisque les enseignants ne sont pas tenus de se déclarer avant le jour J. À Paris, plusieurs parlementaires de gauche se sont joints au cortège. L’intersyndicale dénonce « les choix budgétaires du gouvernement », et considère que les 4 000 suppressions de postes prévues dans la loi de finances 2026 vont entraîner « une dégradation des conditions de travail et d’apprentissage ».
Officiellement, la réduction des effectifs est motivée par la baisse de la natalité, et donc de la démographie scolaire. Il s’agit de mesures d’ajustements, qui auront aussi des effets financiers, particulièrement bienvenus en période de disette budgétaire. La commission des finances du Sénat a chiffré à 75 millions d’euros l’économie réalisée par ces suppressions de postes, sur un budget total de 64,5 milliards d’euros, en progression de 0,26 % par rapport à 2025.
Dans le détail : 3 256 postes supprimés concernent le public, et 762 des établissements privés sous contrat. Dans le public, 1 891 postes seront supprimés en maternelle et à l’école primaire, et 1 365 dans le secondaire.
Mais l’ampleur de ces réductions interroge, les syndicats accusant l’Etat d’utiliser la démographie comme alibi, d’autant que les suppressions de postes semblent contradictoires avec les besoins liés aux politiques conduites depuis 2017, et qui allaient vers un renforcement de l’encadrement, avec le dédoublement des classes et la mise en œuvre de groupes de besoins au collège. « La variable démographique ne peut être la boussole principale des choix en matière de moyens pour l’Éducation nationale. Cette fuite en avant, doit cesser. Nous alertons dès maintenant sur la nécessité de préserver l’Éducation nationale dans le prochain budget », écrit encore l’intersyndicale dans un communiqué.
Un million d’écoliers en moins sur dix ans
« Il y a des réalités dont il faut que l’on tienne compte collectivement et qui nous entraînent pour au moins les 20 prochaines années », a défendu Édouard Geffray, le ministre de l’Education nationale, lundi en marge d’un déplacement à Lyon. « On a eu une chute démographique comme jamais notre pays n’en a connu dans son histoire. Nous aurons perdu dans le premier degré, un million d’élèves entre 2019 et 2029 sur 6,5 millions », a-t-il expliqué, rappelant que les suppressions de postes prévues cette année ne représentent que « 0,5 % des effectifs là où l’on perd 1,5 % des élèves ». En effet, le ministère prévoit à peu près 150 000 élèves en moins à la rentrée prochaine, après une baisse de 106 900 en septembre dernier. De son côté, la Cour des comptes estime que le nombre d’élèves scolarisés au collège devrait chuter de 12 % au cours de la décennie à venir, voire de 20 % dans certains départements ruraux.
Suivant ces évolutions, le sénateur LR Olivier Paccaud, rapporteur des crédits de l’enseignement scolaire, avait même proposé lors des dernières discussions budgétaires de doubler le nombre de suppressions de postes, pour les porter à 8 000. « La baisse proposée dans le projet de loi de finances était de moitié plus faible que l’évolution démographique prévue, d’autant qu’aucune suppression de postes n’a été opérée en 2025. Nous ne pouvons pas ne jamais tenir compte du contexte démographique et budgétaire, à plus forte raison avec 3 400 milliards d’euros de dettes », défend-il auprès de Public Sénat. « Mais je n’ai pas été suivi par mes collègues, même mon groupe politique a été frileux ».
Baisser le taux d’encadrement
Car d’aucuns estiment que la baisse démographique est aussi une opportunité pour réduire le taux d’encadrement en France, souvent cité comme l’un des plus hauts parmi les pays de l’OCDE. En 2023, il était de 14,7 élèves par enseignant au collège, contre 13 en Allemagne, 12,6 au Japon et 9,7 au Portugal. En revanche, il est inférieur à celui du Royaume-Uni (17 élèves pour un enseignant) et similaire à celui des Etats-Unis. « Profitons-en pour redonner du souffle, profitons-en pour redonner de la qualité et profitons-en pour donner vraiment une équité et une qualité d’enseignement pour tous les élèves de notre pays », a ainsi plaidé la sénatrice socialiste Karine Daniel dans la matinale de Public Sénat.
Interpellé sur le sujet lors de la séance de questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, ce mardi après-midi, le ministre a défendu le bilan de l’exécutif en la matière : « En Seine-Saint-Denis, depuis 2017, nous sommes passés en moyenne de 23,7 à 19,7 élèves par classe dans le premier degré. Dans l’éducation prioritaire, nous sommes à 17,2 élèves par classe », a énuméré Édouard Geffray. « On réduit le nombre de postes, mais l’effondrement démographique est tel que le taux d’encadrement baisse aussi », confirme Olivier Paccaud à Public Sénat. « Même si, ponctuellement, certaines classes peuvent effectivement passer à plus d’une vingtaine d’élèves. »
« Dans ce cas, il ne faut pas sous-estimer la frustration des parents qui voient leurs enfants dans des classes surchargées, alors qu’à quelques kilomètres de là, dans une zone d’éducation prioritaire, ils ne seront que douze », ajoute l’élu, qui évoque la nécessité de réajuster les mécaniques d’élaboration de la carte scolaire.
Avec la carte scolaire, « l’Etat fait des mathématiques »
Publié en décembre dernier, un rapport transpartisan du Sénat sur « la compétence scolaire des collectivités territoriales face aux évolutions démographiques » épingle la logique administrative qui prévaut au moment de l’établissement de la carte scolaire, sans tenir suffisamment compte des spécificités territoriales. « L’élaboration de la carte scolaire reste trop souvent vécue comme un couperet s’imposant, sans véritable concertation, aux enseignants, aux parents d’élèves et aux élus locaux. Dans les territoires déjà fragilisés, cette situation est particulièrement critique, la disparition d’une classe ou d’une école pouvant menacer la vitalité même de la commune », écrivent les élus.
Les mesures dites « de carte scolaire », correspondent aux ouvertures ou aux fermetures de classes. Chaque année, les services du gouvernement, en lien avec l’administration scolaire dans les territoires, définissent les besoins pour l’année à venir et procèdent à des rééquilibrages, un processus long et marqué par de nombreuses étapes. Dès le mois d’octobre, les services départementaux de l’Education nationale établissent des prévisions, qui sont transmises au rectorat et au ministère. Puis, le ministère définit les besoins académie par académie, charge ensuite aux différents rectorats de répartir les effectifs entre les départements.
Si l’ouverture ou la fermeture de classes dépend du seul rectorat, la fermeture d’un établissement est une décision qui implique les élus locaux. Ainsi, la suppression ou l’ouverture d’une école doit être validée par le conseil municipal. Cette compétence dépend des départements pour les collèges et des régions pour les lycées. Sauf que dans certains cas, les fermetures de classe finissent par mettre en péril la pérennité des établissements, à plus forte raison s’il s’agit de petites structures, notamment en diminuant leur attractivité. « On sait que dans une école rurale où il n’y a plus que deux classes, c’est dramatique pour les enseignants, dramatique en termes de dynamique pédagogique, et c’est dramatique pour la commune évidemment », explique la socialiste Karine Daniel.
« Aujourd’hui, il y a une responsabilité partagée, entre l’Etat qui fait des mathématiques, et des élus locaux qui n’anticipent pas toujours les évolutions démographiques à venir », explique le sénateur LR Laurent Somon, co-auteur du rapport cité plus haut. Parmi les préconisations du Sénat : la mise en place d’une loi de programmation sur six ans, « fixant la stratégie nationale en emplois, ouvertures et fermetures de classes ou d’écoles ». « Elle donnerait la visibilité nécessaire aux élus locaux, et permettrait d’engager des concertations avec les familles », explique le sénateur.
« Au lieu d’avoir des fermetures à la serpe, qui donnent le sentiment d’une réduction drastique des effectifs, nous devons trouver le moyen d’élaborer une modulation plus fine », poursuit Laurent Somon. « Les élèves ne sont plus ceux d’hier. Le métier est devenu plus difficile, et dans certains territoires ruraux défavorisés, adapter les besoins pédagogiques nécessite aussi de maintenir des classes avec de tout petits effectifs. »