A Evry-Courcouronnes en Essonne, tous les mercredis après-midi, pas de foot, de danse, ni de musique pour un petit groupe d’enfants de 7 à 10 ans : au programme, des ateliers scientifiques. Chaque semaine, Lydie Roux, animatrice au sein de l’association Planètes Sciences les accueille dans les locaux de la structure pour des initiations aux sciences. Ce jour-là, elle les accompagne dans la première étape de construction de petits bateaux en 3D.
Inscrite au groupe des explorateurs depuis un an, Léna est l’une des quelques jeunes adhérentes : « J’ai toujours beaucoup aimé la science, mon rêve c’est d’être archéologue… ce que j’aime le plus c’est découvrir, créer, avant de venir ici par exemple je ne savais pas qu’il y avait des machines 3D ! »
« Dès qu’il y a des filles je suis contente, on fait forcément plus attention à ce public-là »
Logiciels 2D, imprimantes 3D, découpeuse laser, circuits électriques… les découvertes sont nombreuses pour les scientifiques / ingénieurs en herbe. Si cet après-midi-là, quatre filles assistent à l’atelier, cette mixité est loin d’être systématique, comme l’explique l’animatrice : « Je me retrouve parfois à faire des stages sans aucune fille, des stages de robotique, d’informatique… Alors, dès qu’il y a des petites je suis toute contente ! Je vais faire plus attention à ce public-là forcément »
La structure a pour mission principale la sensibilisation de tous les publics aux sciences, et ce dès le plus jeune âge. L’intégration d’un maximum de filles est donc essentielle pour Dramane Aunouviet, le coordinateur de ces ateliers : « On va mettre en avant le fait que la science est pour tout le monde, garçons comme filles ». Il raconte que l’association a parfois permis d’éveiller des vocations chez ses jeunes adhérents : « On a eu des filles qui ont fait des stages chez nous et qui ont fait par la suite des études scientifiques, ça c’est une très grande fierté », sourit-il.
Une avance marquée des garçons en sciences dès le CP
Alors que les filles et les garçons ont des résultats quasi-identiques en mathématiques à l’entrée en classe de CP… quatre mois plus tard, les garçons développent une appétence et des compétences plus marquées pour les sciences que les filles. Un fossé qui se crée à l’âge de 6 ans, et ne fait que grandir au cours de la scolarité, et de la vie. Alors depuis plusieurs années, l’enjeu de la féminisation des sciences émerge dans la société et a été pris à bras-le-corps par certains parlementaires, c’est le cas de Laure Darcos, sénatrice de l’Essonne depuis 2017 et conseillère départementale du canton de Gif et donc du plateau de Saclay depuis 2015.
Lors de son entrée au Sénat, Laure Darcos siégeait au sein du groupe Les Républicains, mais elle a rejoint Les Indépendants au moment de sa réélection il y a 3 ans. Pour elle, plus qu’un engagement, la politique a été sa vocation. « J’ai cette fibre chevillée au corps depuis toujours, pour moi c’est une façon de servir les autres, j’aurais pu le faire de manière religieuse mais j’ai choisi l’engagement politique, afin de toujours être au service d’autrui », explique la sénatrice. Très engagée pour la culture et l’éducation, elle a rendu en 2025 un rapport sur l’état de la féminisation des sciences en France, initié par la délégation aux droits des femmes du Sénat. « Je voyais les difficultés pour les ingénieures et les jeunes femmes qui voulaient entrer dans les sciences d’assumer leur parcours d’études et de carrière, et je voyais aussi des chiffres assez alarmants depuis plusieurs années, qui montrent qu’on a même baissé l’accession des jeunes femmes à des études scientifiques », résume Laure Darcos.
Une réforme du BAC loin de réduire les inégalités
Régulièrement, la sénatrice se rend à l’université Paris-Saclay, qui propose un large nombre de formations scientifiques et technologiques. C’est en effet dans les filières de sciences dites dures, comme les mathématiques ou la physique, que les femmes sont sous-représentées. Un constat visible dès le lycée. La réforme du baccalauréat de 2021 a même accentué les disparités filles-garçons dans ces domaines en supprimant, jusqu’en 2025, les mathématiques du tronc commun dès la première. Charlotte Hezode, désormais étudiante en deuxième année de licence de pharmacie à Paris-Saclay, témoigne de ses années lycée : « Ayant fait des spécialités scientifiques, je me suis retrouvée qu’avec des garçons dans ma classe, on était 4 filles sur 35 ! Il y a ce côté intimidant, au début je me sentais un peu à l’écart, surtout que c’était des garçons très doués dans ces matières-là… mais au cours de l’année on s’est affirmées, puis la première de la classe était une fille ».
D’après les derniers chiffres, 40 % des lycéennes de terminale postulent chaque année à des études scientifiques et technologiques sur Parcoursup, mais seule la moitié d’entre elles intègrent réellement ces filières. C’est donc une situation déjà très inégalitaire que récupèrent les établissements d’études supérieures, comme ici à Paris-Saclay.
Un manque de mixité face auquel l’université a décidé d’agir, main dans la main avec sa fondation.
Bourses, ateliers de sensibilisation : les initiatives pour féminiser se multiplient
Pour Anne-Sophie Beauvais, directrice de la Fondation Université Paris Saclay, « notre position de leader, nous sommes treizième au classement Shanghai, nous oblige à être exemplaire sur le sujet [de la féminisation des filières scientifiques et technologiques] », explique-t-elle. Elle en a donc fait l’engagement principal de sa fondation, mais aujourd’hui encore, seuls 15 % des étudiants de l’école doctorale en mathématiques de Saclay sont des filles, alors les initiatives pour diminuer ces inégalités ne manquent pas, et suivent plusieurs préconisations du rapport sénatorial. « Il y a par exemple des bourses, des ateliers de sensibilisation aux sciences à destination des filles uniquement… On a aussi créé une offre « carrières » dédiée aux filles, avec l’idée de former les jeunes femmes à tout ce qui va être négociations salariales, développement du leadership… », détaille la vice-présidente Egalité de l’université, Clotilde Coron.
7 chercheurs sur 10 sont des hommes
Si les inégalités entre hommes et femmes se creusent petit à petit tout au long de la scolarité jusqu’aux études supérieures, une fois arrivées dans la vie active, le fossé est immense : 7 chercheurs français sur 10 sont des hommes. A quelques encablures de l’université Paris-Saclay, nous partons à la rencontre de Bérengère Dubrulle, directrice de recherches au CNRS. Passionnée par son métier, aujourd’hui elle concentre ses travaux sur les singularités des turbulences. C’est à l’âge de 8 ans qu’est née sa vocation pour la recherche, en découvrant la photo d’une femme, Marie Curie, à côté de grands scientifiques comme Louis Pasteur, Thomas Edison ou Albert Einstein… “C’est en voyant des femmes scientifiques que les jeunes filles d’aujourd’hui peuvent s’imaginer le devenir à leur tour. Il y a trop peu de femmes à l’heure actuelle, dans les médias, dans l’imaginaire collectif…”
Quand on lui demande comment elle a vécu le fait d’évoluer depuis plus de 30 ans dans un milieu masculin, elle explique se sentir plutôt chanceuse. “J’ai eu de la chance, quand j’étais petite j’avais beaucoup de cousins, moins de cousines, donc j’étais déjà dans un environnement avec beaucoup de garçons… Mais je dois avouer que de me retrouver la seule femme parfois dans des conférences par exemple, c’est pesant on ne peut pas avoir tout à fait le même rapport”, nuance la chercheuse.
Celle qui a été élue femme scientifique de l’année en 2022 par l’Académie des sciences estime qu’il est grand temps que les choses évoluent pour donner aux femmes la place qu’elles méritent, et selon elle, cela doit passer par l’instauration de quotas lors des études. “Une partie des femmes s’émeut de ça, mais il faut amorcer la pompe, les quotas c’est le meilleur moyen ! Mais il y a une question de vocabulaire, la première chose que je ferais, ce serait de ne pas dire des quotas mais parler de corrections de biais, simplement pour rétablir ce qui est juste la justice”, décrypte Bérengère Dubrulle.
Les quotas, la solution ?
Laure Darcos, elle aussi, est favorable à la mise en place de quotas. Des expérimentations ont déjà été menées auprès d’étudiantes. “Elles ont été extrêmement choquées”, raconte la sénatrice. “Mais on a connu la même chose en politique, et sans la première génération qui est arrivée aux affaires grâce aux quotas, nous n’en serions pas là aujourd’hui !”
Plusieurs mois après avoir rendu son rapport “féminiser les sciences, dynamiser la société”, la sénatrice reste convaincue de l’urgence d’agir : “On sait très bien que des maladies vont être combattues grâce à l’intelligence artificielle un jour, et si les femmes ne fournissent pas de données à l’IA bientôt on soignera des maladies masculines mais pas féminines, c’est pour ça que c’est important de féminiser tous ces métiers !”
S’il est difficile de déterminer des objectifs de féminisation à atteindre, Laure Darcos fixe un cap : “Si dans 10 ans on a 30% de femmes en études scientifiques on commencera déjà à infléchir cette courbe très inquiétante…”, conclut la sénatrice Laure Darcos.
Clément Guillonneau