Algues vertes (ulva lactuca) sur le littoral Breton. Green algae (ulva lactuca) on Brittany coast line

L’Etat sommé par la justice d’agir sur les algues vertes : « Il n’y a pas de planète B, ni de Bretagne de rechange ! »

La justice donne quatre mois à l’Etat pour prendre des mesures complémentaires contre la prolifération des algues vertes en Bretagne. Déjà en 2021, le Sénat alertait sur l’insuffisance des plans de lutte face à un phénomène qui trouve son origine dans le modèle agricole intensif mis en place dans les années 1960.
Romain David

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La justice donne quatre mois à l’Etat français pour muscler les moyens de lutte contre la prolifération des algues vertes en Bretagne. Dans une décision rendue mardi 18 juillet, le tribunal administratif de Rennes enjoint le préfet de la région Bretagne à adopter « des mesures d’application immédiate, contrôlées dans leur exécution, de limitation de la fertilisation azotée et de gestion adaptée des terres agricoles ». L’administration avait été saisie par l’association Eau et rivières de Bretagne, celle-ci estimant incomplet le programme de lutte contre les nitrates agricoles mis en place en novembre 2021. « L’État prend acte de ce jugement et va apporter les réponses nécessaires, tout en poursuivant, à travers les différents dispositifs existants, son action de lutte contre les algues vertes, enjeu majeur en Bretagne », a réagi la préfecture dans un communiqué.

Ce n’est pas la première fois que la justice pointe le rôle de l’Etat face à ce problème, devenu récurrent le long des côtes bretonnes depuis les années 1960, mais qui touche également une partie du littoral atlantique. Déjà en 2013, un jugement du tribunal administratif de Rennes épinglait les insuffisances des moyens de lutte, là encore après une saisine de l’association Eau et rivières de Bretagne. En 2014, c’est la cour administrative d’appel de Nantes qui avait reconnu la responsabilité de l’Etat dans la prolifération de ces organismes, quinze ans après la mort d’un cheval sur une plage des Côtes-d’Armor.

L’impact écologique, sanitaire et économique d’un modèle agricole productiviste

Les algues vertes font naturellement partie de l’écosystème breton, leurs larges feuilles visqueuses, semblables à celles d’une laitue, sont même comestibles. Elles se développent durant les beaux jours, à la faveur du soleil et de la hausse du mercure, sur les rochers en bords de mer et dans les eaux peu profondes. Or, depuis plusieurs décennies, les quantités d’azote issues des effluents d’élevages porcins et de l’épandage de nitrate sur les cultures favorisent leur prolifération. En se décomposant, les algues vertes rejettent du sulfure d’hydrogène, un gaz mortel lorsqu’il est inhalé à fortes doses. Le problème est à la fois écologique et sanitaire. Il pourrait devenir à terme économique au regard de son impact potentiel sur le tourisme. « Les plages d’Hillion, en baie de Saint-Brieuc, sont devenues difficiles à pratiquer et sont souvent fermées », indique le sénateur LR des Côtes-d’Armor Alain Cadec qui note, toutefois, que la Bretagne n’a jamais accueilli autant de visiteurs que ces dernières années.

Récemment, le phénomène a été ramené sous le feu des projecteurs par le film Les Algues vertes de Pierre Jolivet, sorti le 12 juillet en salles, et porté par Céline Sallette, Julie Ferrier et Jonathan Lambert. Il retrace la bataille de la journaliste Inès Léraud pour faire éclater le rôle joué par l’agriculture intensive.

En 2021, un rapport du Sénat s’est penché sur la question, rappelant que les fertilisants et l’usage intensif d’intrants sont « les principales causes du développement des algues vertes ». Il pointe également le manque d’ambition des plans de lutte déployés. « Leur efficacité est avant tout limitée par la difficulté à réorienter suffisamment les pratiques agricoles vers des usages plus vertueux, dans le contexte de production agricole intensive développé en Bretagne à partir des années 1960 », lit-on dans ce document d’une centaine de pages.

Des dispositifs de lutte insuffisamment contraignants

Deux plans spécifiquement dédiés aux algues vertes ont été récemment déployés, sur les périodes 2010-2015 et 2017-2021. L’essentiel des financements est allé aux agriculteurs, des aides destinées à accélérer l’évolution des pratiques, et notamment permettre de réduire le recours aux engrais. Mais le dispositif s’appuie sur une dynamique de volontariat dont les limites semblent avoir été largement atteintes.

« Décision du tribunal ou pas, aujourd’hui nous avons besoin de passer un cap. Nous devons passer à la vitesse supérieure pour réorienter le modèle agricole, », explique à Public Sénat l’auteur de ce rapport, le sénateur centriste Bernard Delcros qui évoque la nécessité de prendre des mesures plus contraignantes. Parmi ses préconisations : mettre en œuvre une réglementation spécifique aux zones touchées par le phénomène des algues vertes, conditionner certaines aides de la PAC au déploiement de nouvelles pratiques ou encore, agir directement sur la transmission du foncier, de manière que l’installation des nouveaux exploitants soit également liée à un changement des modes de production.

Près de 60 % de la production porcine française est issue de Bretagne, selon les chiffres de la Chambre d’agriculture régionale. « Le modèle agricole breton productiviste engendre une forte anthropisation de l’environnement. La surface agricole utilisée (SAU) des exploitations bretonnes est de 1 625 990 hectares en 2019, ce qui signifie que 62 % du territoire régional est consacré à l’agriculture », relève encore le rapport sénatorial. « Il n’y a pas de planète B, il n’y a pas non plus de Bretagne de rechange ! », cingle le sénateur écologiste Daniel Salmon, élu d’Ille-et-Vilaine. « Il faut prendre la mesure du travail à effectuer. Je qualifierais les mesures prises jusqu’à présent de cosmétiques. On est restés sur de la petite incitation face à un modèle économique breton qui s’est construit pendant des décennies sur l’élevage intensif. En parallèle des efforts fournis par certains pour réduire le recours aux engrais de synthèse, certaines fermes-usines continuent de se développer. Nous devons désormais envisager une réduction du cheptel, ce qui implique aussi de modifier les habitudes alimentaires des Français, de développer des régimes moins carnés. Tout cela ne se fera pas du jour au lendemain », soupire l’élu.

« Les efforts ont été faits par les agriculteurs, confrontés à des injonctions contradictoires puisqu’on leur demande de redire les productions et les cheptels tout en parlant de souveraineté alimentaire Peut-être est-il possible de faire davantage, mais passer à des mesures contraignantes sera très compliqué, voire violent vis-à-vis du monde agricole », avertit le sénateur Alain Cadec. Et pourtant, entre 2014 et 2017, la quantité d’azote minéral épandue a continué de croître dans la moitié des huit baies « algues vertes », pourtant engagées dans des plans de lutte, toujours selon le pointage du Sénat.

« Je ne doute pas que les efforts déployés ces dernières années finissent par porter leurs fruits »

Bien que le tribunal administratif de Rennes enjoigne l’Etat à agir immédiatement, le principal levier d’action – à savoir la réduction des épandages – ne peut porter ses résultats qu’à moyen terme. Le rapport du Sénat insiste ainsi sur « le temps long de la réponse des milieux », si bien que les effets constatés aujourd’hui dépendent bien souvent d’actions menées il y a une dizaine d’années. En effet, les nitrates pénètrent dans les sols, atteignent les nappes phréatiques avant de rejoindre les cours d’eau qui se déversent à leur tour dans la mer, un cycle de dispersion qui s’étire sur des années. « C’est une raison de plus pour agir vite. Très vite ! », martèle le sénateur Bernard Delcros.

« Je suis d’un naturel optimiste, et je ne doute pas que les efforts des dernières années finissent par porter leurs fruits. Nous avons beaucoup travaillé, notamment, sur le problème des fuites d’azote dans les fosses à lisier. Je ne pense pas que le problème des algues vertes puisse encore s’aggraver », défend Alain Cadec.

Dans un point d’étape réalisé l’année dernière, sur la base des recommandations formulées dans son rapport, Bernard Delcros saluait le déploiement de moyens financiers supplémentaires, notamment une hausse de 6 millions d’euros – soit un doublement des crédits – accordée à la lutte contre les algues vertes. Il continuait, en revanche, de déplorer l’absence de mesures contraignantes, seules capables selon lui d’amorcer un réel recul du phénomène. « Je réaliserais une nouvelle mission de suivi en 2024 », glisse l’élu.

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