Pierre Moscovici : « Nous ne ferons rien pour réduire notre dette climatique, si nous ne réduisons pas notre dette financière »

Venu présenter son rapport sur l’action publique en faveur de l’adaptation au changement climatique, le premier président de la Cour des comptes a alerté les sénateurs sur le « mur d’investissements » qui attendait l’État. De nouvelles dépenses à venir qui passent nécessairement par une réduction de la dette publique, « pour retrouver des marges de manœuvre ».
Rose Amélie Becel

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Avec une dette publique qui s’élève aujourd’hui à 5,5 % du PIB et des coupes budgétaires annoncées dans de nombreux secteurs, y compris sur le plan environnemental, difficile d’entendre en parallèle la nécessité pour l’État d’investir dans les politiques d’adaptation au changement climatique. Mais, pour Pierre Moscovici, auditionné au Sénat ce 29 mai, « il n’y a aucune contradiction entre la réduction de la dette publique et toute action climatique, il y a même un lien nécessaire ». 

Après avoir présenté son rapport annuel en séance publique au mois de mars, le premier président de la Cour des comptes est revenu sur ses conclusions devant les sénateurs de la commission de l’aménagement du territoire. L’épais document de 700 pages est en effet consacré cette année aux politiques publiques en faveur de l’adaptation au changement climatique. Une volonté « d’écologiser la Cour des comptes », assume Pierre Moscovici. L’ancien ministre a d’ailleurs annoncé aux sénateurs vouloir désormais « systématiser ce travail » en publiant un tel rapport tous les ans, au mois de septembre, à partir de 2025. 

Dépenses publiques : « Ces dernières années ont été un festival »

Martelé plusieurs fois lors de son audition, le premier président de la Cour des comptes est venu délivrer un message clair aux sénateurs : « Nous ne ferons rien pour réduire notre dette climatique, si nous ne réduisons pas notre dette financière ». Car, en matière de dépenses publiques, « ces dernières années ont été un festival », dénonce Pierre Moscovici, qui appelle à une réflexion globale sur la qualité de ces dépenses. « Nous avons augmenté notre dépense publique de 600 milliards au cours des cinq dernières années, pas uniquement pour lutter contre la crise Covid ou la crise énergétique, mais aussi pour des dépenses ordinaires. Avez-vous l’impression que les services publics fonctionnent mieux avec 57 % de dette publique ? Non », tranche-t-il. 

Face à cette « montagne de dettes », l’adaptation au changement climatique met l’État face à un « mur d’investissements », constate Pierre Moscovici. La Cour des comptes n’a pas chiffré ces investissements dans leur globalité, déplorant « des données trop dispersées et pas disponibles ». De leur côté, l’économiste Jean Pisani-Ferry et l’inspectrice générale des finances Selma Mahfouz évaluent ces dépenses à environ 66 milliards d’euros par an à l’horizon 2030. Des chiffres que le président de la Cour des comptes considère comme pertinents, regrettant au passage que le gouvernement n’ait pas pris en compte les conclusions du rapport Pisani-Mafhouz, qui appelait notamment à une contribution des plus aisés par un impôt exceptionnel. « À titre personnel, je trouve qu’il n’est pas sérieux d’avoir évacué ces recommandations fiscales d’un revers de la main », dénonce Pierre Moscovici. 

Une planification écologique « défaillante et dispersée »

Devant cette nécessité d’investissement massifs, le président de la Cour des comptes appelle à une planification des dépenses. « Les objectifs d’adaptation au changement climatique doivent être conciliés avec ceux de nombreuses autres politiques publiques, c’est souvent une articulation qui n’est pas simple. On a tendance à chercher des rustines, ou à différer des décisions qu’il faudrait anticiper », observe l’ancien ministre. Une mesure à prendre d’urgence, puisque les différentes enquêtes menées par la Cour des comptes à l’occasion de ce rapport montrent au contraire que cette planification « lorsqu’elle existe, est défaillante et dispersée », alerte Pierre Moscovici. 

Sans véritable planification, le président de la Cour des comptes met en garde les sénateurs contre les « risques de maladaptation » face au changement climatique. « Certaines décisions prises dans l’urgence donnent la priorité à des mesures qui vont, à long terme, à l’encontre des objectifs d’adaptation. Cela revient à dépenser de l’argent public de manière peu efficace », constate-t-il, prenant en exemple le déploiement de la production de neige artificielle dans les stations de ski, ou encore le recours croissant à la climatisation, des mesures « terriblement énergivores, coûteuses et pas toujours efficaces ».

Acceptabilité des efforts écologiques : « une forme de recul se produit dans l’opinion publique »

Autre problème posé par l’adaptation au changement climatique : l’acceptabilité des efforts à consentir pour les citoyens. Car, dans son rapport, la Cour des comptes recommande tout de même à plusieurs reprises de faire reposer une partie des futurs investissements sur le contribuable. Interrogé par le sénateur Les Républicains Philippe Tabarot sur le coût de l’adaptation des infrastructures ferroviaires face au changement climatique, Pierre Moscovici a en effet estimé que c’était « d’abord à l’État et à l’opérateur » de prendre en charge ces nouvelles dépenses, mais qu’il ne fallait pas pour autant exclure « une contribution de l’usager ». 

Des efforts auquel le contribuable pourrait consentir s’il était bien informé, estime Pierre Moscovici : « Il faut faire des efforts importants pour convaincre de la nécessité des bienfaits de l’adaptation ». Mais le président de la Cour des comptes reconnaît que, dans ce domaine, le chemin est encore long. « Une forme de recul se produit dans l’opinion publique. Les dernières élections européennes ont été marquées par un très gros progrès des formations écologistes, les prochaines devraient voir un recul de celles-ci à l’échelle du continent », note-t-il. Face à l’urgence de la transition, l’ancien ministre anticipe de nouvelles difficultés après ce scrutin : la future composition du Parlement européen pourrait par exemple « compliquer la mise en œuvre du Green Deal », stratégie globale de l’Union européenne pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. 

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