« TotalEnergies a raté l’opportunité de réinvestir massivement ses profits vers le déploiement des énergies renouvelables », estime François Gemenne

Ce lundi, la commission d’enquête du Sénat sur les obligations climatiques de TotalEnergies auditionnait la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte et le politiste François Gemenne. Les deux auteurs du Giec ont notamment été interrogés sur les investissements du groupe en matière de transition énergétique.
Rose-Amélie Bécel

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Ce lundi 29 janvier, le Sénat a réalisé une seconde audition dans le cadre de sa commission d’enquête sur les obligations climatiques de TotalEnergies, lancée au début de l’année à l’initiative du groupe écologiste. Après avoir entendu la présidente du Haut conseil pour le climat la semaine dernière, les sénateurs ont interrogé deux membres du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte et le politiste François Gemenne.

Selon le 6ème rapport du Giec, pour avoir une chance de respecter l’objectif de l’Accord de Paris et maintenir l’élévation de la température mondiale à + 1,5 °C, l’humanité ne doit pas dépasser les 500 milliards de tonnes d’émission de gaz à effet de serre d’ici 2100. Cette seconde audition avait ainsi pour objectif d’analyser la stratégie climatique de TotalEnergies, votée lors de son assemblée générale en mai dernier. Conformément aux objectifs de la France, le groupe affiche en effet l’ambition de devenir une « entreprise énergétique neutre en carbone en 2050 ».

Un manque d’investissements dans les énergies renouvelables

En introduction à cette audition, les deux experts du Giec ont rappelé l’écrasante responsabilité de l’exploitation des énergies fossiles sur le réchauffement de la planète. « Au cours des dernières années, environ la moitié des émissions de gaz à effet de serre étaient imputables à 25 grandes entreprises du gaz, du pétrole et du charbon. Ce n’est guère étonnant lorsqu’on sait que les énergies fossiles sont responsables des trois quarts du réchauffement, et qu’à l’heure actuelle 84 % du mix énergétique mondial repose sur les énergies fossiles », indique François Gemenne.

Si les investissements des multinationales du secteur se tournent de plus en plus vers les énergies renouvelables, le politiste souligne tout de même que « les investissements dans les énergies fossiles continuent d’être en hausse ». TotalEnergies ne fait pas exception à la règle : le 27 septembre, le groupe a annoncé vouloir augmenter sa production de gaz et de pétrole de 2 à 3 % par an sur les cinq prochaines années. Ses investissements dans le gaz naturel liquéfié (GNL), un gaz constitué à plus de 95 % de méthane comprimé et refroidi, sont aussi mis en cause. Ils pourraient « saper le bénéfice d’une conversion du charbon vers le gaz », met en garde Valérie Masson-Delmotte. La climatologue insiste sur le besoin « d’obtenir une information fiable sur l’empreinte nette » du GNL, élevée en raison du « besoin de liquéfaction et de transport » de ce gaz.

Pour Valérie Masson-Delmotte, un autre signal montre que l’énergéticien n’oriente pas suffisamment sa stratégie vers les énergies renouvelables : l’investissement dans la recherche et le développement pour l’exploitation d’énergies bas carbone. « Pour le groupe TotalEnergies, au vu de l’augmentation de ses bénéfices, (…) il me semble que ces investissements sont relativement constants. Il n’y a pas d’effort supplémentaire », analyse la paléoclimatologue. Un sous-investissement également souligné par François Gemenne : « Je pense que TotalEnergies, d’un point de vue stratégie d’entreprise, a raté une opportunité de réinvestir ses profits massivement vers le déploiement d’énergies renouvelables, ce qui aurait pu le positionner en leader des compagnies énergétiques sur la transition. »

Un besoin d’information pour les actionnaires

Pour autant, auprès du grand public, le groupe semble se donner l’image d’un acteur de premier plan dans le cadre de la transition énergétique. C’est en tout cas ce que fait remarquer Valérie Masson-Delmotte, qui estime qu’une partie des panneaux publicitaires de TotalEnergies, centrés autour de l’éolien et du solaire, sont « assez trompeurs pour les particuliers, comme pour les investisseurs ».

Pour l’ancienne co-présidente du Giec, l’une des mesures les plus efficaces pour mettre les énergéticiens sur le chemin de la transition serait donc de mieux informer les actionnaires de ces groupes sur le sens de leurs investissements : « Actuellement, on essaye de rassurer les investisseurs avec un discours de transition, (…) mais on n’a pas d’informations sur le cumul des émissions et des pertes et dommages induits [pour chaque euro investit], dont on voit aujourd’hui qu’ils ne font que s’aggraver ».

De son côté, François Gemenne souligne qu’il est tout de même possible pour les actionnaires de peser pour davantage d’investissements dans les énergies renouvelables : « TotalEnergies a l’Etat français, mais aussi la Norvège, parmi ses actionnaires. Je ne pense pas du tout qu’il faille imaginer que ces stratégies climat soient inflexibles ». En mai dernier, lors de l’assemblée générale de TotalEnergies, l’ONG néerlandaise Follow This avait ainsi déposé une résolution proposant d’aligner les émissions du groupe sur les objectifs de l’accord de Paris dès 2030, un projet voté par 30 % des actionnaires.

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