« Nous débutons les travaux de la mission d’information sur la diplomatie climatique », déclare le sénateur socialiste Rachid Temal, président de la mission en ouvrant les auditions parlementaires consacrées à l’adaptation de la stratégie française face aux tensions internationales liées au climat. Créée à l’initiative du groupe Rassemblement des Démocrates Progressistes et Indépendants (RDPI) et conduite avec le rapporteur Teva Rohfritsch, la mission vise à proposer des orientations pour adapter l’action extérieure de la France à un contexte géopolitique instable. Le point de départ de ces travaux tient à l’accélération du réchauffement mondial : la décennie 2011-2020 a été la plus chaude depuis environ 125 000 ans, et les années 2023 à 2025 figurent déjà parmi les records historiques.
« Le climat se réchauffe, et ce sont les activités humaines »
Ancienne co-présidente du groupe de travail scientifique du GIEC et membre du Haut Conseil pour le Climat, Valérie Masson-Delmotte a rappelé la solidité du consensus scientifique. « Ce que l’on sait avec certitude, c’est que le climat se réchauffe et que ce sont les activités humaines qui sont à l’origine de ce déséquilibre du bilan énergétique de Terre » a-t-elle affirmé. La compréhension du phénomène repose sur des bases physiques établies depuis le XIXe siècle et consolidé par des décennies de recherche.
Selon les estimations scientifiques les plus récentes, le réchauffement atteint environ 1,24°C par rapport à l’ère préindustrielle, dont « 1,22°c sont dus aux activités humaines ». La climatologue a insisté sur le caractère exceptionnel de la situation : « L’ampleur du changement de température des cinquante dernières années est sans équivalent depuis plus de deux mille ans ».
« Il y a aujourd’hui une marginalisation de l’expertise scientifique dans les négociations internationales »
L’audition a surtout mis en lumière l’émergence d’un nouveau rapport de force autour de la science du climat. « Il y a aujourd’hui une marginalisation de l’expertise scientifique dans les négociations internationales », alerte Valérie Masson-Delmotte. Certains États cherchent notamment à retarder la publication des évaluations scientifiques, affaiblissant ainsi le socle commun de connaissances. La climatologue a pointé plus particulièrement l’évolution de la position américaine, marquée selon elle par « une position de déni complet » sur les enjeux climatiques, la suppression de données scientifiques et des restrictions imposées aux chercheurs. Cette évolution aurait des conséquences globales : « Les États-Unis jouaient un rôle stabilisateur dans les négociations. Leur absence affaiblit le soutien au fait scientifique et reconfigure les positions internationales » Elle a également mis en garde contre l’affaiblissement plus large de la coopération scientifique mondiale, notamment en raison de la baisse des financements internationaux.
Dans la salle, la sénatrice communiste Michelle Gréaume s’inquiète des conséquences du retrait américain de nombreuses organisations internationales climatiques : « Quels risques fait peser cette situation sur l’avenir du GIEC ? » La climatologue se veut prudente : « Le multilatéralisme est fragilisé, mais les États-Unis restent divisés et leurs communautés scientifiques demeurent influentes, notamment au niveau universitaire ».
Un risque de conflit lié au climat ?
Le rapporteur de la mission d’information, Teva Rohfritsch interroge la scientifique sur les conséquences géopolitiques du réchauffement : « Peut-on parler d’un risque de conflits liés au climat à court ou moyen terme ? » La réponse est sans détour : « On va avoir des tensions de plus en plus fortes », affirme Valérie Masson-Delmotte. Rivalités énergétiques, compétition technologique, tensions commerciales, et accès aux ressources, notamment l’eau, constituent autant de facteurs de déstabilisation. Elle évoque certaines régions du monde déjà confrontées à une surexploitation des ressources hydriques, où le changement climatique pourrait accentuer des tensions existantes.
L’Europe isolée, la France en quête de leadership
L’audition met aussi en lumière une forme d’isolement européen dans certaines négociations climatiques récentes, ce qui conduit la scientifique à appeler à « repenser les alliances ». La France dispose néanmoins d’atouts, avec son rôle historique dans le traité international de l’Accord de Paris, ses réseaux scientifiques internationaux et ses territoires ultramarins particulièrement exposés aux risques climatiques. « La science a vocation universelle et le partage des connaissances doivent nourrir la stratégie de la diplomatie climatique », plaide-t-elle, appelant à renforcer la diplomatie scientifique et les coopérations avec le pays du Sud.
En fin d’audition, le sénateur socialiste Michaël Weber évoque un désengagement de l’opinion publique : « Existe-t-il une forme de résignation ? » inetrroge-t-il. Valérie Masson-Delmotte reconnaît une perception parfois affaiblie, notamment en Europe, mais appelle à replacer le climat au cœur des priorités stratégiques, les enjeux doivent devenir « des questions majeures de souveraineté ».