« Maintien de l’ordre, le malaise intérieur »

Trois morts depuis 2014 et des dizaines de mutilés : le maintien de l'ordre à la française affiche un lourd bilan humain. Les forces de l'ordre blâment la radicalisation des manifestants, plus violents que par le passé. Mais les pratiques des policiers aussi ont changé, opposant aux mouvements sociaux des méthodes parfois contestées - et un armement sans équivalent en Europe.
Fabien Recker

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En ce 1er mai 2023, Jérôme Durain rejoint la manifestation parisienne. Le sénateur socialiste de la Saône-et-Loire a rendez-vous avec une unité de la BRAV, la brigade de répression de l’action violente. Que va faire un élu de gauche avec les forces de l’ordre un jour de fête du travail ? « Le rapport police-population est parfois compliqué » explique Jérôme Durain. « Et c’est dans le domaine du maintien de l’ordre que c’est le plus compliqué. D’habitude je suis du côté des manifestants. Cette année je serai avec les forces de l’ordre pour voir comment cela se passe sur le terrain ».

 

« Certains sont là pour en découdre »

 

Si le sénateur tient à observer le travail des policiers en manif, c’est parce que le maintien de l’ordre « à la française » interroge. La France présente le plus lourd bilan humain en Europe en la matière : 3 morts dans le cadre d’opérations de maintien de l’ordre depuis 2014, des dizaines de mutilés lors des manifestations des « gilets jaunes », deux manifestants dans le coma après les affrontements à Sainte-Soline.

Casque, jambières, gilet de protection ciglé « observateur » : voilà Jérôme Durain harnaché comme un CRS. L’unité qui le prend en charge en ce 1er mai se déplace en parallèle du cortège. Elle a pour mission de disperser la « nébuleuse », c’est-à-dire de charger à l’avant du cortège, là où se regroupent les éléments perturbateurs, en cas de débordements. « Ça a tapé fort » témoigne Jérôme Durain, les yeux rougis par le gaz lacrymogène. Il tend un marteau : « Voilà ce que les policiers reçoivent. En face, il y a des gens qui sont là pour en découdre ».

 

Des « violences urbaines » aux « gilets jaunes »

 

Le maintien de l’ordre est un métier difficile à l’heure des « black blocs ». Les manifs ont changé de visage. En marge des cortèges bien ordonnés, encadrés par les syndicats, sont apparues des révoltes plus éruptives : « ZAD », « gilets jaunes », manifs « sauvages » contre la réforme des retraites. Face à ce phénomène, le maintien de l’ordre n’a-t-il fait que réagir ? Ou a-t-il une part de responsabilité dans la spirale de la violence ?

Le sociologue Fabien Jobard nous invite à faire un peu d’histoire. « Dans les années 90 et 2000 sont apparues en France ce qu’on a appelé les « violences urbaines » (comme à Clichy-sous-Bois en 2005, ndlr). Le maintien de l’ordre, c’est-à-dire la gestion des manifestations, a été « contaminé » par la doctrine appliquée aux violences urbaines, telle qu’elle a été conçue et équipée autour des années 2000 » explique Fabien Jobard. Dans ce cadre, « c’est l’impact qui est recherché, plutôt que la gestion de foule » détaille le chercheur. « Quand on a vu, avec la « Loi travail » en 2016, les mouvements sociaux revenir sur le devant de la scène, la doctrine, l’équipement et la culture des policiers avaient changé. Cela explique la dureté de la réponse aux mouvements sociaux ».

 

Pour Doris, des conséquences dramatiques

 

L’autre explication tient au manque d’effectifs dans les rangs des forces mobiles, tels que les CRS et les escadrons de gendarmerie mobile, formés et dédiés au maintien de l’ordre. Le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy a laissé des traces. « De 170 fonctionnaires dans une compagnie, on est passé à 133 » témoigne Olivier Cappe, CRS et membre de SGP-Unité Police. « Quand vous êtes face à des événements comme la « Loi travail » ou les gilets jaunes, vous réalisez qu’il vous manque du monde pour maintenir l’ordre. Alors, vous faites appel à des collègues qui ne sont pas aguerris au maintien de l’ordre, comme les BAC ». De quoi expliquer le recours abusif au LBD, qui a provoqué de nombreuses mutilations pendant le mouvement des « gilets jaunes ». « Cette escalade dans l’engagement de la force est intimement liée au manque d’effectifs sur les rangs » analyse le syndicaliste.

Parfois, les conséquences sont dramatiques. A 50 ans, Doris Genevrière n’a rien d’une « black bloc ». Cette mère de deux enfants vit à Rouen, où elle exerce le métier d’accompagnante d’élèves en situation de handicap (AESH). Avec ses camarades de la CGT, Doris a participé à toutes les manifestations contre la réforme des retraites, jusqu’à celle du 23 mars. « J’ai senti quelque chose me percuter l’épaule, puis une détonation. Je n’entendais plus qu‘un sifflement, je voyais tout au ralenti, puis j’ai senti une brûlure : j’ai vu que ma main avait explosé ». Touchée par un tir de grenade, Doris a eu le pouce arraché par l’explosion. Une enquête a été ouverte, confiée à l’IGPN.

 

« Les policiers payent pour d’autres »

 

« La singularité du maintien de l’ordre en France, qu’on ne retrouve nulle part ailleurs en Europe, c’est l’équipement des policiers » souligne Fabien Jobard. « Deux armes en particulier : les grenades explosives, qu’elles dégagent, du gaz, des palets ou qu’elles soient assourdissantes, et les lanceurs de balle de défense ».

De quoi mener une réflexion sur l’armement des policiers en manifestation ? Jérôme Durain n’y est pas hostile, mais il pointe d’abord la dimension politique du malaise autour du maintien de l’ordre. « Les policiers payent pour d’autres. En fin de cortège, ils incarnent Macron, le 49-3, la réforme des retraites. Ils sont tributaires d’un climat social délétère ». « La situation politique nous amène à la confrontation avec des citoyens qui peuvent être désespérés » ajoute Olivier Cappe. « A la fin, qui est-ce qui trinque ? Les forces de l’ordre, mais aussi le citoyen qui est venu manifester ».

 

 

Voir le documentaire de la rédaction : « Maintien de l’ordre, le malaise intérieur » de Fabien Recker (26’)

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