Pierre Rosanvallon : « Quand la confiance envers les institutions se dérobe, c’est là que toutes les catastrophes arrivent »

Invité de la matinale de Public Sénat, Pierre Rosanvallon, sociologue et historien, alerte sur le manque de confiance, de légitimité et d’autorité dont souffrent les institutions françaises. Pour résoudre cette crise, il recommande d’élargir le fonctionnement démocratique aux citoyens et préconise davantage de proximité entre les Français et leurs institutions.
Quentin Gérard

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8 Français sur 10 ont une mauvaise opinion des partis politiques, selon un sondage Odoxa-Backbone pour Le Figaro. 90 % les trouvent mêmes malhonnêtes. Ces chiffres font partie du manque de confiance envers les institutions que pointe Pierre Rosanvallon dans son livre « Les Institutions invisibles » (Edition du Seuil). Il en a repéré trois : la confiance, la légitimité et l’autorité. « Il faut attirer l’attention sur elles. Elles n’ont pas d’adresse ni de structure, mais sont primordiales », souligne l’historien. Le professeur émérite au collège de France indique que ces « institutions invisibles font système entre elles ». Si une population est défiante envers ses institutions, elle ne les considérera pas comme légitime et ne respectera pas son autorité.

« Au fond de la confiance, il y a souvent un manque d’information »

« Quand la confiance envers les institutions se dérobe, c’est là que toutes les catastrophes arrivent », indique Pierre Rosanvallon. « La confiance ne se décrète pas. Mais c’est comme l’amour, il peut avoir des preuves de confiance », ironise l’historien. Il prend en exemple la mise en place de règles strictes pour que des produits d’épargne soient proposés, un contrôle des normes de consommation ou de qualité des produits. « Au fond de la confiance, il y a souvent un manque d’information », poursuit le sociologue. « Si je rencontre un inconnu dans la rue et qu’il me demande de lui prêter 200 euros, je ne le ferais probablement pas. Mais si c’est mon meilleur ami qui me le demande, c’est différent », résume-t-il.

Pierre Rosanvallon admet que « toutes les institutions ne vivent pas cette crise de confiance de la même manière ». Par exemple, l’armée semble épargnée contrairement à la politique. Dans ce domaine, pour redonner confiance, la Haute autorité pour la transparence de la vie publique a été créée en 2013 après l’affaire Cahuzac. Les personnes nommées à des postes administratifs élevés ont l’obligation d’adresser une déclaration de situation patrimoniale à l’autorité. « Ça permet de montrer aux citoyens que ceux qui gouvernent sont contrôlés », ajoute-t-il.

« Les institutions invisibles sont construites par le bas »

Si le Parlement gouverne par le haut en votant des lois, « les institutions invisibles sont construites par le bas », pointe l’historien. Pierre Rosanvallon prend l’exemple du général du Gaulle le 18 juin 1940. Les résistants qui l’ont suivi ont eu confiance en lui et donc ont reconnu sa légitimité et son autorité.

Le manque de confiance entraîne-t-il une crise institutionnelle ? « Oui », répond l’auteur, mais « il ne faut pas la majorer ». « Beaucoup pensent qu’une réforme constitutionnelle résoudrait toutes les questions. Moi, je ne le pense pas. Pourquoi pas une réforme sur la proportionnelle, mais ça ne changerait pas grand-chose à l’Assemblée actuelle », explique-t-il.

« La proximité est le remède à bien de nos soucis »

Pour Pierre Rosanvallon, ce qui alimente la crise de confiance, c’est que « les institutions sont trop fermées sur elle-même ». Au-delà du vote, « la démocratie, c’est aussi la délibération, le contrôle, la surveillance. Et ça, aujourd’hui, c’est l’apanage des parlementaires », souligne-t-il. « L’avenir de la démocratie, c’est de l’élargir, en permettant au public de participer aux fonctions démocratiques », poursuit le sociologue. Et d’ajouter : « C’est le sens qu’on pourrait donner à la démocratie participative ».

La crise démocratique s’illustre particulièrement dans les petites communes pour le professeur émérite au collège de France. Notamment vis-à-vis de la violence envers les maires. La raison est simple : « Il y a moins de respect envers les institutions et les élus locaux sont les représentants des institutions qu’on a devant soi. Donc, c’est eux qui en font les frais ». Comment résoudre la crise de confiance dont souffrent les institutions françaises ? « Nous devons remettre de la proximité. C’est le remède à bien de nos soucis », conclut Pierre Rosanvallon.

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