Il faut commencer par rappeler que la simple mention du nom d’une personne dans le dossier Epstein ne suppose aucun acte répréhensible a priori. D’où vient cette nouvelle masse de documents publiés le 31 janvier ?
Ce sont avant tout des dossiers judiciaires et des éléments d’enquête, accumulés au fil des années. Le problème, c’est que l’administration a entretenu pendant des mois l’idée d’un vaste complot, avant de finalement affirmer qu’il n’y avait « rien à apprendre ». Résultat : la base MAGA réclame des comptes, et les autorités ont choisi de noyer le public sous une masse considérable de documents et d’incriminations, impliquant des centaines de noms, ce qui a eu pour effet de détourner l’attention… notamment de la Maison-Blanche.
Pourquoi Donald Trump a finalement donné son feu vert à la publication des documents ?
Il a surtout été contraint de le faire. Une loi a été votée : il aurait pu refuser de la signer, mais cela aurait déclenché un bras de fer politique extrêmement violent, soulevant immédiatement la question : « Qu’a-t-il à cacher ? »
Les Républicains ont d’abord tenté de déplacer le projecteur vers les Démocrates, en mettant en avant des figures comme Bill Clinton. Mais on parle de près de 3 millions de documents. Pour les avocats et pour les victimes, c’est une masse colossale à traiter. Le Département de la Justice a d’ailleurs accusé plus de quarante jours de retard dans la publication, tout simplement parce qu’il était débordé.
Une centaine de victimes déclarées ont vu leurs vies « bouleversées » par ces publications, selon leurs avocats qui ont décidé de lancer une procédure à l’encontre du département de la justice. La méthode par laquelle les documents ont été publiés fait clairement débat…
Oui, et à juste titre. On observe de nombreux ratés : des noms qui auraient dû être caviardés et ne l’ont pas été, environ quarante photos de jeunes femmes dénudées qui auraient dû être floutées et ne l’ont pas été.
Surtout, les critères de caviardage n’ont jamais été clairement expliqués par le département de la justice. Officiellement, il s’agissait de protéger l’identité des victimes, ce qui est évidemment légitime. Mais certaines identités n’ont pas été protégées, ce qui nourrit l’incompréhension et parfois la colère des victimes elles-mêmes.
Qu’est-ce que ces documents nous apprennent sur la classe politique américaine ?
Ils alimentent puissamment le récit d’une élite corrompue, persuadée d’être au-dessus des lois, qui se protège entre elle et se désintéresse totalement du reste de la population. C’est exactement la « corruption des élites » que Donald Trump promettait de combattre, alors même qu’il se retrouve aujourd’hui cité au cœur de cette prétendue élite.
On apprend aussi énormément sur le profil des jeunes filles victimes : ce sont des adolescentes issues de milieux extrêmement modestes, de familles disloquées, parfois sans parents, à qui l’on faisait miroiter une vie confortable.
Le témoignage de Virginia Giuffre, qui a écrit un livre avant de se suicider, est absolument glaçant. Elle raconte comment ces jeunes filles n’ont pas parlé parce qu’elles sont restées longtemps sur l’île d’Epstein : désemparées, exploitées, menacées. Elles restaient parce que l’alternative, c’était dormir dans la rue. Virginia avait 17 ans au moment des faits : elle était mineure.
Pour l’électorat populaire MAGA, c’est un choc immense. Virginia, c’est l’une des leurs. C’est leur monde, leur gamine. Cette affaire pourrait donc avoir des conséquences politiques majeures, en renforçant le populisme mais aussi en semant le doute au sein même de la base MAGA.
Que sait-on précisément des liens entre Donald Trump et Jeffrey Epstein ?
Donald Trump est cité environ 4 500 fois dans les documents. Mais attention : cela inclut aussi des coupures de presse ou des éléments totalement anodins. Il y a également un document diffusé sur X, qui reprend des signalements adressés au FBI, évoquant des actes de pédophilie absolument inimaginables. Mais ces signalements n’ont jamais donné lieu à des suites judiciaires.
Tout cela met évidemment tout le monde très mal à l’aise, mais ce ne sont pas des faits établis. C’est extrêmement grave, extrêmement criminel, et à ce stade la justice n’est pas saisie.
Bill et Hillary Clinton ont finalement accepté de témoigner devant une commission d’enquête parlementaire. Qu’est-ce qu’il faut attendre de cette audition ?
Les Clinton avaient initialement refusé, mais la commission les a menacés de poursuites pour outrage au Congrès, ce qui peut conduire à une peine de prison. Ils ont tenté d’y échapper en proposant des témoignages écrits, sans succès là encore.
Sur l’audition elle-même, il ne faut sans doute pas en attendre beaucoup. Si ce n’est une nouvelle occasion, pour les Républicains, de tenter d’humilier publiquement les Clinton. Les documents concernant Bill Clinton ont largement circulé : on le voit notamment sur des photos avec une femme blonde sur les genoux, ou en compagnie d’Epstein, aux côtés d’une autre femme en chemise hawaïenne. Concernant Hillary Clinton, en revanche, il n’y a sans doute pas grand-chose.
Il reste encore près de deux millions de documents à examiner. Que peut-on en attendre ?
On s’attend à davantage de noms, et peut-être à des éléments plus précis ouvrant la voie à des accusations formelles : âges exacts des victimes, faits circonstanciés.
Mais il ne faut pas s’attendre à quelque chose de « propre » ou de rassurant. C’est une matière profondément ignoble.
Il reste énormément de documents, et il est aujourd’hui impossible de savoir ce qui ressortira réellement de l’ensemble de cette affaire.