« Bienvenue en Israël, nous sommes chez nous. » En publiant sur les réseaux sociaux une vidéo accompagnée de ce message, le ministre israélien de la sécurité intérieure a déclenché un tollé international et national. Dans cette vidéo, le ministre d’extrême-droite se met en scène devant les militants de la flottille pour Gaza, arraisonnée lundi 18 mai par l’armée israélienne.
Les images montrent les militants menottés, à genoux et la tête contre le sol. On peut également voir le ministre de la Sécurité nationale invectiver les militants détenus et agitant un drapeau israélien parmi eux. Ces scènes ont déclenché l’indignation de la communauté internationale et notamment de la Turquie, de l’Espagne, de la France, de l’Italie, de la Belgique ou encore des Pays-Bas. Le ministre des affaires étrangères de la France, Jean-Noël Barrot, a dénoncé des « agissements inadmissibles » dans un message posté sur le réseau social X. La France, parmi d’autres pays, a convoqué l’ambassadeur d’Israël en France.
Au sein du gouvernement de coalition mené par Benyamin Netanyahou, plusieurs personnalités ont vivement condamné cette vidéo alors que le gouvernement a rapidement fait savoir que les militants allaient être rapatriés. A commencer par le premier ministre israélien qui a déclaré que « la manière dont le ministre Ben Gvir a traité les activistes de la flottille n’est pas conforme aux valeurs et aux normes d’Israël » ajoutant également qu’Israël « a tout à fait le droit d’empêcher des flottilles provocatrices de partisans terroristes du Hamas d’entrer dans nos eaux territoriales et d’atteindre Gaza ». Le ministre des Affaires étrangères d’Israël, Gideon Saar, a considéré que les images diffusées n’étaient « pas conformes aux valeurs d’Israël ».
Explications sur le contexte politique entourant la publication de cette vidéo avec Sylvaine Bull, sociologue, spécialiste de la conflictualité politique et auteure de « Israël après le 7 octobre » (Presses universitaires de France). Entretien.
Comment doit-on interpréter cette importante condamnation, y compris au sein du gouvernement, de la vidéo diffusée par Itamar Ben Gvir ?
La condamnation politique s’explique principalement parce que nous entrons réellement dans la campagne électorale dont la date n’est pas encore fixée, mais devrait se dérouler entre juillet et septembre. Clairement, il y a condamnation, réaction et mise en scène dans la classe politique israélienne. C’est le cas avec Itamar Ben Gvir qui se met en scène et qui cherche à susciter des réactions à l’international en cherchant la réaction des militants en faveur de la libération de la Palestine. Il cherche aussi en priorité à s’adresser à une diaspora juive européenne de gauche qu’il méprise. Ce dernier élément reflète une stratégie très ancrée dans le parti de Ben Gvir et à l’extrême-droite, cette vidéo cherche à accentuer les clivages du paysage électoral.
La réaction du premier ministre israélien peut-elle principalement s’expliquer par l’approche des élections ?
La réaction de Benyamin Netanyahou est très intéressante aussi, et on voit bien qu’il n’a pas la même culture politique qu’Itamar Ben Gvir. Quand il condamne, il montre bien qu’il est entré en campagne, il ne réagit pas par humanisme. En vue des élections, il a besoin d’aller chercher un électorat qui se situe entre les sionistes religieux et la droite, donc des personnes qui peuvent être choquées par cette vidéo et qui restent libéraux sur le plan politique. C’est vraiment une vidéo symptomatique de l’entrée dans la campagne électorale. Itamar Ben Gvir ne peut pas peser seul dans la campagne sans soutien, avec cette vidéo il dit qu’il va aller les chercher à l’extrême droite.
Quels sont les principaux enjeux de ces élections ?
C’est sans doute l’élection la plus importante depuis 1967. L’un des enjeux, c’est le devenir d’Israël. Israël n’est jamais apparu aussi fragilisé et enclin à sa disparition. Soit Israël reste libéral et démocratique soit Israël renforce son point de vue hyper guerrier. Par ailleurs, le scrutin s’inscrit dans un contexte législatif inquiétant avec des menaces sur les institutions judiciaires ou encore avec la réforme de la loi du retour. Donc au niveau politique, on est dans une situation qui n’a jamais été aussi chaotique.
Les différentes formations d’extrême droite peuvent-elles tirer parti de ce chaos politique ?
Le paysage politique israélien est extrêmement fragmenté et on ne sait pas du tout autour de quels partis pourra se former une coalition. Il n’y a plus de blocs, la coalition est extrêmement chancelante. Les sionistes religieux sont en ordre très dispersé mais progressent, notamment le parti du ministre des Finances d’extrême-droite, Bezalel Smotrich. A l’inverse, la frange ultranationaliste menée par Itamar Ben Gvir n’est pas en position de force. Les orthodoxes pourraient donc être la clé du scrutin alors que la liste du centre menée par Naftali Bennet et Yaïr Lapid cristallise, avec la gauche, les espoirs des opposants à la poursuite de la guerre.
Comment est reçue cette vidéo dans la société israélienne ? Cela a-t-il un impact sur l’opinion publique ?
Pour l’instant, dans l’opinion publique on n’observe pas de réactions très vives. Le traitement et la réaction à la violence ne sont pas les mêmes selon qu’ils viennent de l’intérieur ou de l’extérieur d’Israël avec une indignation moins forte lorsque cela touche, comme c’est le cas ici, des personnes européennes. Il y a ce que j’appelle un seuil d’acceptation de la violence de plus en plus important. Actuellement, il n’y a aucun débouché social ou politique à l’indignation. L’indignation n’arrive pas à s’exprimer collectivement.