En quoi le départ d’Andriy Yermak est-il un tremblement de terre en Ukraine ?
C’est d’abord un véritable tsunami politique. Yermak était l’homme de confiance absolu de Volodymyr Zelensky, qu’il accompagnait déjà avant la présidence, en 2019. Issu du monde du cinéma, il n’avait aucune expérience du pouvoir, mais est rapidement devenu bien plus qu’un chef de cabinet : il exerçait les pleins pouvoirs aux côtés du président.
Il avait une influence considérable, voyait passer tous les dossiers, aucun ministre ne pouvait agir sans son aval, et il contrôlait aussi la majorité parlementaire. C’était un homme tout-puissant, dont Zelensky dépendait étroitement. Son départ provoque une déstabilisation majeure du pouvoir ukrainien.
La corruption est un problème central en Ukraine. Quelle en est l’ampleur ?
La corruption est un phénomène endémique et systémique en Ukraine, tant dans les sphères gouvernementales que dans le secteur privé. Deux ministres ont récemment démissionné, ce qui illustre l’ampleur du problème, bien connu à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. C’est un sujet extrêmement sensible pour l’Union européenne, car la lutte contre la corruption est un critère incontournable pour l’adhésion. Récemment, il a même été envisagé de supprimer le NABU, l’agence anticorruption indépendante, ce qui a provoqué de très vives réactions. Le gouvernement a dû faire machine arrière en 24 heures, ce qui avait alarmé la Commission européenne.
Est-ce que l’UE n’a pas un peu fermé les yeux sur ces affaires ?
Aujourd’hui, Bruxelles suit de très près les affaires de corruption en Ukraine : parmi les 33 chapitres de négociation d’adhésion à l’UE, celui sur la gouvernance et la lutte contre la corruption sera scruté jusqu’au dernier moment. Ce qu’il se passe actuellement inquiète la commission européenne, car cela touche désormais le plus haut niveau de l’État : Yermak lui-même était la cheville ouvrière des négociations de paix avec la Russie, notamment à Genève. Le fait qu’il soit désormais visé par une enquête du NABU, que ses appartements aient été perquisitionnés, fragilise Zelensky. Le procureur pourrait l’inculper dans les jours à venir.
Ursula von der Leyen pousse clairement pour l’adhésion de l’Ukraine, mais on voit qu’on n’a pas été assez ferme sur la corruption : cette affaire montre que le problème atteint le sommet de l’État. Le seul aspect positif, politiquement, est que la décision de Zelensky de se séparer de Yermak montre une volonté de lutte contre la corruption. Mais on peut lui reprocher d’avoir trop tardé et trop protégé un proche pourtant déjà suspecté.
Des formations d’opposition réclament un cabinet d’union nationale. Quelles sont les chances que cela se produise ?
Les partis politiques reviennent clairement à l’offensive. Or, jusqu’ici, c’était justement Yermak qui s’opposait à la création d’un gouvernement d’union nationale. Ce débat devient d’autant plus crucial que, si l’Ukraine devait faire des concessions à la Russie, Zelensky aurait besoin d’un large consensus politique.
La Constitution ukrainienne pose un problème majeur : elle affirme que l’Ukraine est « une et indivisible ». Le président ne peut donc pas légalement céder un morceau de territoire pour obtenir la paix. Cela impliquerait une révision constitutionnelle ou une astuce juridique. C’est dire à quel point un cabinet d’union nationale pourrait s’avérer nécessaire, et à quel point la situation politique est aujourd’hui instable.
Cette affaire va-t-elle avoir des conséquences sur la manière d’exercer le pouvoir de Zelensky ?
Très certainement oui. Avant la guerre, l’Ukraine fonctionnait comme une démocratie parlementaire. Depuis l’invasion russe, le pouvoir s’est fortement centralisé entre les mains du président et de son entourage, ce qui a affaibli le fonctionnement démocratique normal. Il y a moins de débats, moins de contre-pouvoirs.
La chute de Yermak révèle les limites de cette hyperconcentration. Le Parlement doit désormais se réveiller, les élus doivent reprendre leur rôle. Et, à moyen terme, il faudra organiser une élection présidentielle : le mandat de Zelensky est officiellement expiré depuis un an. Certaines propositions américaines de plan de paix incluent d’ailleurs la tenue prochaine d’une élection.
Y a-t-il un risque que les États-Unis utilisent l’affaire Yermak pour accentuer la pression sur l’Ukraine et l’amener à accepter un plan de paix ?
Absolument. Donald Trump l’a déjà dit explicitement : ces affaires fragilisent l’Ukraine. En tant qu’homme d’affaires, il sait très bien utiliser ce genre de situation pour appuyer sur les points faibles. Cela pourrait renforcer la position américaine pour pousser l’Ukraine à faire des concessions, notamment territoriales, dans le cadre d’un accord de paix.