La fin d’un règne de près de 16 ans à Budapest. Au pouvoir depuis mai 2010 en Hongrie, Viktor Orban n’a pas réussi son pari de remporter une cinquième fois consécutive les élections législatives. Lors du scrutin organisé ce dimanche 12 avril, le chef de file du Fidesz a été balayé par son concurrent Peter Magyar. D’après le décompte de près de 99% des bureaux de vote, ce dernier, à la tête du parti Tisza, a emporté 138 sièges sur les 199 que composent la Diète, l’Assemblée nationale hongroise. Avec une telle majorité, ce conservateur pro-européen dispose d’une certaine marge de manœuvre parlementaire pour mettre en place ce qu’il espère être « une nouvelle ère » dans le pays. « Le peuple hongrois n’a pas voté pour un simple changement de gouvernement, mais pour un changement de régime complet », a-t-il justifié ce lundi lors d’une conférence de presse.
Cette alternance à la tête de la Hongrie intervient au terme d’une campagne marquée par une ambiance délétère entre les deux principaux candidats. Plusieurs enquêtes journalistiques ont notamment révélé comment la Russie, alliée de longue date de Viktor Orban, a validé une campagne de communication pour participer à la réélection de ce dernier. Sans succès. Tandis que Budapest s’affichait ces dernières années comme un frein au soutien de l’UE fourni à Kiev dans sa guerre contre Moscou, la plupart des capitales européennes saluaient dimanche la victoire de Peter Magyar. « Ce soir, le cœur de l’Europe bat plus fort en Hongrie », a notamment écrit, sur X, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.
Qu’attendre dorénavant dans les prochains mois de Peter Magyar sur les plans intérieurs et internationaux ? Éclairage avec Matthieu Boisdron, docteur en histoire contemporaine, chargé d’enseignement à Nantes Université et rédacteur en chef adjoint du Courrier d’Europe centrale.
Au terme des législatives, Peter Magyar a largement devancé Viktor Orban, au pouvoir depuis plus de 15 ans. Ces élections ont été marquées par un record de 79,5% de participation. Comment interpréter cette forte mobilisation au regard des résultats ?
La première chose qu’on a vue dimanche dans la journée, c’est que la participation était très nettement supérieure à celle de 2022 – et même supérieure à tous les scrutins depuis le retour à la démocratie de la Hongrie, dans les années 90. Donc c’était quand même un signal assez fort, qui montrait qu’il y avait une forte attente autour de l’élection. Très vite, on s’est aperçu que les bureaux de vote plutôt favorables à l’opposition, comme à Budapest, étaient en avance sur ceux plutôt traditionnellement acquis au Fidesz. Ça a envoyé un signal très net, qui a montré une dynamique qui ne s’est pas démentie au cours de la journée.
Ce phénomène montre bien que Peter Magyar a réussi à la fois à mobiliser les forces de l’opposition – la gauche, le centre… – qui n’étaient pas forcément acquises à sa ligne, puisque c’est un conservateur du centre droit. Mais il a aussi réussi à convaincre une partie importante de l’électorat d’Orban.
Le profil de Peter Magyar a-t-il pu rassurer les traditionnels électeurs du Premier ministre du Fidesz ?
Sa teinte politique explique sans doute qu’il ait pu réussir ce coup de force. On peut faire un rapprochement avec les résultats des dernières élections, en 2022. Cette année-là, Viktor Orban avait emporté un très grand succès électoral, en obtenant 135 sièges sur 199 au Parlement. L’opposition était pourtant unie contre lui. Son chef de file était déjà un jeune conservateur, Peter Márki-Zay.
Mais pourtant, Orban l’avait sèchement battu. À l’époque, l’opposition s’était un peu présentée sous ses propres couleurs. Le Jobbik, l’ancien parti d’extrême droite qu’Orban avait siphonné en 2015, faisait partie de cette coalition, tout comme la gauche. Mais finalement, les électeurs du Jobbik et ceux restés fidèles au Fidesz avaient fait le choix de se reporter massivement sur Viktor Orban.
Aujourd’hui, la situation politique est tout à fait différente. Il faut dire qu’entretemps, la situation économique du pays s’est fortement dégradée… Mais on voit bien que les deux contextes à quatre années d’intervalle, avec une figure de l’opposition pourtant similaire, ont conduit à des résultats radicalement différents.
Durant sa campagne, Viktor Orban a misé sur une rhétorique anti-Ukraine poussée à l’extrême, comme le pendant de sa complaisance envers le Kremlin. Ce double positionnement, très critiqué au sein de l’UE, est-il la principale raison de sa défaite ?
La focalisation d’Orban sur l’Ukraine au cours de cette campagne révèle surtout l’absence de ressorts sur les autres sujets qui étaient les siens habituellement. Les Hongrois ont d’abord sanctionné la situation économique intérieure du pays : la vie chère, l’inflation très forte, les faibles niveaux des pensions de retraite et des salaires… Mais également la condition déplorable du système de santé ou de l’éducation.
Viktor Orban, un peu en panne de résultats économiques, a mis l’accent sur les questions de politique extérieure pour essayer de remobiliser sa base en désignant une figure repoussoir, en l’occurrence Volodymyr Zelensky. Dans toutes les élections successives qu’il a remportées, il y avait toujours une figure repoussoir : les personnes issues de la communauté LGBT, l’Europe, la gauche libérale. Mais cette fois, cette logique a touché sa limite, car derrière, il n’y avait pas cette assise économique qui permettait à Orban d’encaisser le résultat à la fin de la course.
Certes, il y a quand même une grande méfiance des Hongrois à l’égard du président ukrainien. De ce point de vue-là, la propagande du Fidesz a donné quelques résultats. Mais ça n’a pas été suffisant pour renverser la table, parce que, de l’autre côté, les gens voyaient bien qu’économiquement, les choses ne marchaient pas très bien. Par ailleurs, si le tropisme très pro-russe d’Orban ne gêne pas une certaine partie de l’électorat, il demeure malgré tout un traumatisme historique des Hongrois vis-à-vis de la Russie, qui est toujours un peu latent.
Budapest était jusque-là une des principales capitales réfractaires au soutien européen à l’Ukraine… et aux sanctions contre la Russie. La Hongrie peut-elle désormais devenir un partenaire de Kiev comme un autre au sein de l’UE ?
Certainement, bien que Peter Magyar ne va pas radicalement modifier la ligne diplomatique de la Hongrie. Mais il a quand même clairement dit que Kiev avait le droit de se défendre et qu’il ne ferait pas de l’Ukraine un outil d’instrumentalisation à des fins de politique intérieure. Or, dans les mois écoulés, Viktor Orban avait d’abord laissé valider le plan d’aide à l’Ukraine (un prêt européen de 90 milliards d’euros destiné à financer son effort de guerre, ndlr). Avant de revenir en arrière pour des raisons liées aux élections, alors que la Hongrie n’est pas tenue de participer à ce soutien européen à Kiev.
Peter Magyar, lui, validera les dispositions de l’Europe vis-à-vis de l’Ukraine, même s’il a clairement dit que la Hongrie ne l’aiderait pas financièrement, ne lui donnerait pas d’armes… Il a été très prudent lors de la campagne électorale, mais les Européens vont retrouver un dialogue apaisé avec la Hongrie. Des décisions consensuelles pourront être prises.
Comme la plupart des dirigeants du Vieux continent, Emmanuel Macron, a salué sur X « l’attachement du peuple hongrois aux valeurs de l’Union européenne » après la victoire de Peter Magyar. Est-ce vraiment l’un des enseignements à tirer de ces législatives ?
Tous les sondages montrent que les Hongrois restent attachés à l’Europe, à la construction européenne et à l’appartenance de Budapest à l’Union européenne. C’est assez net dans les enquêtes d’opinion qui sont réalisées. L’Europe a été un outil pour Viktor Orban à des fins de politique intérieure, d’instrumentalisation, mais ce n’est pas ça qui a déterminé le sort du scrutin. C’est un élément de rhétorique parmi le reste.
Avec sa large majorité désormais acquise au Parlement, comment le nouveau Premier ministre compte-t-il se démarquer de son prédécesseur sur le plan intérieur ?
Hier, dans son discours de victoire, Peter Magyar a commencé à laisser entendre qu’il fallait que certains responsables nationaux démissionnent, notamment le président de la République, Tamás Sulyok. Il va avoir à cœur de changer les têtes ; sa majorité des deux tiers au Parlement le lui permettent. Lors de sa campagne, ila dit que la Hongrie devait retrouver le chemin d’un fonctionnement normal, avec une lutte contre la corruption et une pratique électorale plus apaisée. Il y a beaucoup de chantiers qui sont devant lui. On verra à l’usage s’il va vraiment au bout des choses.
Il faut aussi savoir que le Fidesz garde un pouvoir économique important. Il contrôle encore beaucoup de choses aujourd’hui. Il va donc sans doute y avoir une bagarre qui va se livrer sur le contrôle des différentes institutions du pays, sur l’environnement médiatique, économique…. Tout ça va être très compliqué, même si Peter Magyar dispose de cette majorité des deux tiers.
Le précédent qu’on a déjà en ligne de mire, c’est la Pologne. Lorsque Donald Tusk et les libéraux sont revenus au pouvoir après le passage du PiS (parti de droite eurosceptique au pouvoir à Varsovie entre 2015 et 2023, ndlr), on a vu que c’était très difficile de défaire, de détricoter ce que le parti avait mis en œuvre. Ça sera d’autant plus compliqué en Hongrie qu’Orban était au pouvoir depuis 16 ans et que le Fidesz garde vraiment la main sur beaucoup de leviers. La situation ne va pas changer du jour au lendemain. Ça prendra du temps.
À l’instar de nombreux responsables d’extrême-droite européens, Donald Trump, qui s’est beaucoup impliqué pour tenter de faire réélire Viktor Orban, perd également un allié de choix. Est-ce le signe que les recettes trumpistes ne sont pas aussi efficaces sur le continent européen qu’en Amérique ?
Oui, et puis de toute façon, Donald Trump se heurte aussi dans son pays à des contestations qui sont un peu similaires. Je ne suis pas sûr qu’il fasse grand cas de la défaite de Victor Orban. À mon avis, celui que la situation va le plus ennuyer, c’est d’abord Vladimir Poutine. Lui perd véritablement là un allié de poids dans le clivage et la division des Européens. C’est à Moscou plutôt qu’à Washington qu’il faudrait voir une forte déception. Même si évidemment, pour les États-Unis, ça reste un revers quand même.
En guise de soutien au sein de l’UE, Vladimir Poutine pourra désormais uniquement s’appuyer sur le Premier ministre slovaque, Robert Fico…
La Hongrie, avec 9,5 millions d’habitants, n’était déjà pas un grand pays. La Slovaquie, c’est encore plus petit (5,4 millions d’habitants, ndlr). Robert Fico a aussi un profil un peu différent. Sa capacité de résistance, celle de vraiment s’opposer au sein de l’UE, sera bien moindre que celle de Viktor Orban.